Brexit

Comment Boris Johnson a inventé l’europhobie britannique

Depuis ses années de journaliste à Bruxelles, le leader du camp du Brexit utilise la bataille contre l’UE à des fins personnelles

Boris Johnson ne croit pas au Brexit. Du moins, il y a quatre mois, juste avant d’annoncer officiellement qu’il défendrait une sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, le principal homme politique du camp du Brexit n’y croyait pas. «Il l’a confié à un ami commun quelques jours avant son annonce», affirme Charles Grant, le très sérieux directeur du think tank Center for European Reform. «Il a toujours été en faveur de rester dans l’UE, ajoute Roland Rudd, le trésorier du camp du Remain, qui est aussi un ami proche de Boris Johnson. Tout le monde a le droit de changer d’opinion, bien sûr…»

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En mai 2013, celui qui était maire de Londres reconnaissait parfaitement les limites d’un possible Brexit. «Si nous sortons de l’UE […], on va devoir accepter que la plupart de nos problèmes ne sont pas causés par Bruxelles, mais par la vision systématiquement à court terme des Britanniques, leur mauvaise gestion, leur paresse, une culture de gratification immédiate et de sous-investissement», écrivait-il.

Calcul politique

Pourquoi a-t-il changé d’avis? «Il veut devenir premier ministre», répond tout simplement Quentin Peel, de l’institut Chatham House. Pour Boris Johnson, se ranger derrière le Brexit semble la meilleure manière d’assouvir ses ambitions. Si les Britanniques votent pour quitter l’Union Européenne, l’homme politique le plus décoiffé du pays deviendra le remplaçant naturel de David Cameron.

Mais même en cas de victoire étriquée du «remain», Boris Johnson pourrait finir par accéder à Downing Street. L’actuel premier ministre a promis qu’il ne se représenterait pas en 2020 lors des prochaines élections législatives. Sa succession se prépare, au plus tard pour 2019. Or, le leader du parti conservateur est choisi par un vote des militants, qui sont dans leur grande majorité en faveur du Brexit. Auréolé de sa campagne contre l’UE, Boris Johnson pourrait être le choix.

Aucun de ces deux scénarios n’est garanti, loin de là. Mais le calcul politique est intelligent.

Mythes anti-européens

Cette façon d’utiliser l’Europe pour satisfaire son ambition personnelle n’est pas nouvelle. Boris Johnson, qui parle le français, l’allemand… et le latin a longtemps fait de Bruxelles son punching-ball favori. Nous sommes entre 1989 et 1994. Le jeune blond débraillé est correspondant à Bruxelles du Daily Telegraph, après s’être fait mettre à la porte du Times pour avoir falsifié une citation. L’ambitieux trouve dans la commission européenne une source inépuisable d’histoires. Les bananes courbées, les concombres droits, la taille des préservatifs… Boris Johnson a créé et gonflé des dizaines d’euro-mythes. Le bus à deux étages risque d’être interdit! Nos chocolats n’ont pas assez de cacao et vont devoir s’appeler «vegelate»! Les enfants vont être interdits de distribuer les journaux!

«Ces mythes étaient généralement drôles, souvent absurdes, parfois traçables à une graine de vérité, toujours extrêmement déformés, ou alors complètement faux», explique Sarah Helm, du Guardian, qui était correspondante à Bruxelles à la même période. Boris Johnson était alors un journaliste d’une drôle d’espèce: écriture brillante, ton drôle, et une relation très lointaine avec les faits… L’euroscepticisme instinctif des Britanniques a fait le reste. En 2003, Boris Johnson se rappelait de l’effet dévastateur de ses articles. «Envoyer des informations de Bruxelles était comme envoyer des miettes de pain dans un étang, et voir les poissons se battre pour les attraper.»

Le style Johnson

Boris Johnson n’avait pas inventé l’euroscepticisme, mais en avait fait un art. A tel point que la presse britannique ne voulait plus que des articles similaires. Martin Fletcher, correspondant à Bruxelles du Times à partir de 1999, en a subit les conséquences. «Les rédacteurs en chef ne voulaient presque que des articles sur des Eurocrates sans visage qui dictaient la courbure des concombres ou sur des complots pour imposer un super-Etat européen, écrit-il dans une récente tribune parue dans le New York Times. […] Les articles qui n’attaquaient pas Bruxelles ou reconnaissaient les réussites de l’UE […] étaient presque toujours mis à la trappe.» Après trente années de ce régime, «personne ne doit être surpris que le Royaume-Uni puisse quitter l’UE», estime Martin Fletcher.

Le paradoxe est que Boris Johnson, désinformateur en chef, fait partie de ceux qui connaissent bien la machine de Bruxelles. Non seulement il a été journaliste sur place, mais son père travaillait à la commission européenne. Jamais il n’avait sérieusement envisagé d’aller au-delà du ton drôle et critique de ses articles. Jusqu’au moment où l’odeur du pouvoir est devenue trop forte.


Quatre issues après la sortie

Après une sortie du marché unique, remettre en place des relations commerciales formelles avec l’Union européenne sera compliqué

Passé leurs célébrations après une éventuelle victoire vendredi matin, les partisans du Brexit vont rapidement se retrouver dos au mur. Ils vont en effet devoir négocier avec Bruxelles une nouvelle relation commerciale, qui s’annonce particulièrement compliquée à mettre en place.

Techniquement, les traités européens accordent deux ans, renouvelables, pour sortir de l’Union européenne (UE). Ce délai est très court. Jusqu’à présent, l’accord de libre-échange le plus rapide passé par l’UE, avec la Corée du Sud, a pris quatre ans pour être négocié.

C’est d’autant plus court que les tenants du Brexit vont devoir choisir entre deux promesses contradictoires: contrôler l’immigration, en mettant fin à la libre circulation des personnes avec l’UE, ou conserver l’accès au marché unique. La première option serait mauvaise pour l’économie, la seconde empêcherait de réduire l’immigration. Pour comprendre cette dichotomie, il faut étudier les différents scénarios potentiels.

1. Le Scénario norvégien

La Norvège ne fait pas partie de l’UE, mais elle est membre de l’Espace économique européen. Elle bénéficie de l’accès complet au marché unique. En échange, elle est obligée de suivre les règles et régulations de Bruxelles, de contribuer au budget européen et d’accepter la libre circulation des personnes. Bref, cela ne changerait presque rien par rapport à la situation actuelle, tout en retirant Londres de la table des négociations.

2. Le Scénario suisse

Les relations entre la Suisse et l’UE sont basées sur des dizaines d’accords bilatéraux. Mais ceux-ci ne comprennent pas les services financiers, extrêmement importants pour le Royaume-Uni. La Suisse doit aussi accepter la libre circulation des personnes, ce qui provoque de fortes tensions depuis la votation de 2014 imposant des quotas d’immigration. «Il est improbable que cette option soit proposée», estime Jean-Claude Piris, auteur d’un rapport sur le sujet pour le Centre for European Reform.

3. Le Scénario turc

La Turquie a actuellement accès au marché unique sans accepter la libre circulation des personnes. Mais cet accord ne porte que sur les biens, pas sur les services. Or, 80% de l’économie britannique vient des services, particulièrement la finance.

4. Le Scénario de l’omc

La dernière possibilité est de redevenir un simple membre de l’Organisation mondiale du commerce. Des droits de douane seraient alors en place et le Royaume-Uni serait traité au même titre que la Chine ou l’Inde.

Les partisans du Brexit soutiennent qu’un autre scénario est possible: un accord spécial entre Bruxelles et Londres, qui conviendrait aux deux parties. «Nous sommes la cinquième économie du monde et je ne crois pas un instant que les constructeurs automobiles allemands ou les viticulteurs français accepteront des droits de douane qui réduiraient leurs exportations dans notre pays», explique Gerard Lyons, un économiste en faveur d’une sortie de l’UE. Cet argument suppose cependant que Bruxelles accepte des concessions au lendemain du camouflet que serait le Brexit.

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