Royaume-Uni

Pourquoi Boris Johnson a jeté l’éponge

Favori pour succéder à David Cameron après avoir mené la campagne en faveur du Brexit, Boris Johnson a été trahi par les siens. Récit de déchirures politiques, même shakespeariennes

Drame shakespearien? Commedia dell’arte? L’extraordinaire tournure des événements politiques britanniques dépasse la fiction. Jeudi, Boris Johnson a pris tout le monde par surprise en décidant de ne pas se présenter pour prendre la tête du parti conservateur. L’homme qui a mené le camp du Brexit à la victoire, qui paraissait favori pour succéder à David Cameron, ne sera pas le prochain Premier ministre britannique.

Lire l'éditorial : Un référendum n’est pas une bouffonnerie

Tout était prêt pour le lancement de sa campagne pour arriver à Downing Street. Ce jeudi était la date butoir pour déposer les candidatures à la tête du parti conservateur. Une conférence de presse avait été arrangée à Londres et les médias britanniques assuraient tous que Boris Johnson allait se lancer dans la course.

Arborant une cravate rouge et mieux coiffé que d’habitude, le saltimbanque de la politique britannique a pris tout le monde à contre-pied. Il est temps d’unifier le pays, qui a enfin la chance d’être indépendant, autour d’un leader, explique-t-il. «Et je peux vous dire, mes amis, qu’après avoir consulté mes collègues, et d’après les circonstances au parlement, cette personne ne peut pas être moi.» Il a très rapidement fini son discours, avant de disparaître.

Dans le rôle du Brutus

Si Boris Johnson a peut-être eu des doutes, après avoir visiblement été pris au dépourvu après sa victoire surprise vendredi dernier, il ne s’est pas fait hara-kiri. Il est victime d’un coup interne au parti conservateur. Dans le rôle de Brutus se trouve le ministre de la Justice, Michael Gove, son fidèle allié dans la campagne du Brexit, qui a porté le coup fatal.

Une heure seulement avant le discours de Boris Johnson, il avait annoncé qu’il se présentait lui-même à la tête du parti conservateur. «Je suis arrivé à la conclusion, avec regret mais fermement, que si Boris avait de formidables attributs, il n’était pas capable d’unir l’équipe et de diriger le parti et pays dans la direction que j’espérais.»

Trop opportuniste

D’un coup, toute la stratégie de Boris Johnson s’effondrait. Si le blond décoiffé est un show man très apprécié du grand public, il n’a pas le soutien des députés conservateurs. Ceux-ci le trouvent trop brouillon, trop incontrôlable. Son approche extrêmement opportuniste pendant la campagne du Brexit, choisissant son camp en fonction de ses propres intérêts, l’a encore un peu plus diminué. Son impréparation après la victoire du Brexit a provoqué la consternation complète.

Or, l’élection du leader du parti conservateur se fait en deux étapes: d’abord une présélection de deux candidats par les députés, puis un vote des 150 000 membres du parti pour le choix final. Boris Johnson avait de bonnes chances de remporter la deuxième étape. La première était beaucoup plus difficile. Dans ces circonstances, il s’appuyait lourdement sur Michael Gove. Celui-ci est un intellectuel, qui connaît ses dossiers et change rarement d’opinion. Là où l’ancien maire de Londres était les jambes, lui était la tête. Le retrait de ce dernier a mis fin à ses espoirs.

Succession relancée

La bataille pour succéder à David Cameron est soudain complètement remise à plat, avec finalement cinq candidats. Deux dominent très largement. Michael Gove est l’un d’eux. Il n’est guère populaire auprès du grand public, mais il se situe du bon côté de la barrière européenne: il a non seulement mené la campagne du Brexit, mais c’est un antieuropéen de longue date, qui a constamment combattu Bruxelles.

Face à lui se trouve Theresa May. La ministre de l’Intérieur a fait campagne pour rester dans l’UE. Mais elle a été tellement discrète, constamment en retrait, qu’elle reste à peu près intacte après cette bataille. A son poste depuis six ans, elle a aussi acquis une réputation de sérieux et elle est populaire auprès de l’électorat conservateur.

Les trois autres candidats semblent moins bien placés. Deux étaient pour le Brexit: Liam Fox, ancien ministre de la Défense jusqu’en 2011 et un «néoconservateur», et Andrea Leadsom, une secrétaire d’Etat peu connue et ancienne banquière. Le troisième, qui était pour rester dans l’UE, est Stephen Crabb, 43 ans et jeune star montante, qui a été élevé par une mère célibataire dans un HLM. Le résultat du vote des militants sera connu le 9 septembre.

Un champ de ruines

En temps normal, l’implosion du parti conservateur devrait être du pain béni pour l’opposition. Mais celle-ci traverse elle aussi une crise majeure. Les trois quarts de ses députés ont voté une motion de défiance contre son leader, Jeremy Corbyn, qui refuse pourtant de démissionner. Une procédure pour officiellement le destituer devrait être lancée dans les jours qui viennent.

En somme, depuis le résultat du référendum, le Royaume-Uni n’a plus ni parti de gouvernement en ordre de marche, ni opposition.

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