«Mais le pire est venu au matin: on nous a ordonné d'attaquer un village. Je ne vous en dirai pas le nom, seulement que c'était dans la région de Klina (centre du Kosovo, n.d.l.r.). Je suis monté dans mon char et nous nous sommes mis en route. On nous avait dit qu'il y avait là-bas des terroristes. En fait, c'était une vengeance pour ce que les avions de l'OTAN nous avaient fait. Arrivés dans le village, nous avons aperçu trois-quatre terroristes qui s'enfuyaient dans les collines. Ne restaient sur place que des civils. Soudain, l'un des réservistes de l'autre unité, dont le voisin de chambrée avait succombé dans la nuit, s'est mis à tirer. Il a abattu une trentaine de femmes et d'enfants. Quelque chose a craqué dans ma tête. Mon copilote m'a maîtrisé, il m'a dit que je devais penser à ma famille, que je devais revenir entier à la maison. Il m'a dit: «Ce n'est pas toi qui as fait cela.» Mais quand quelque chose de tel se passe sous vos yeux, votre cerveau, vos émotions, tout s'arrête. On se sent comme une plante.

»Nous avons continué ainsi, nettoyant village après village. Un jour, nous étions à l'entrée d'un village. Le commandant du bataillon est arrivé et a dit au commandant de mon unité: «Tu as trois possibilités. Tu peux tuer tous les habitants, ne pas y toucher du tout ou expulser tout le monde.» Notre commandant était un officier d'active et, Dieu soit loué, un homme normal. Il a simplement expulsé les gens dans le village d'à côté. Il y avait là en tout cas mille personnes, et ils avaient visiblement peur qu'on les tue. Alors qu'ils se mettaient en route, j'ai vu une femme sortir d'une maison, avec quelques affaires et son bébé dans les bras. Il avait dans les 5 mois, et j'ai pensé à mon fils. Au moins les a-t-on laissés vivre.

»Mon unité travaillait avec les «gars de Frenki» (Franko Simatovic, dit Frenki, est le numéro deux de la police secrète serbe, n.d.l.r.). Ils nous ont bien précisé que ce n'étaient pas des paramilitaires, mais qu'ils se trouvaient au service de l'Etat. Ils étaient très bien habillés, avec des uniformes de camouflage américains, très bien armés, ils recevaient une excellente nourriture et les meilleures cigarettes en grande quantité – pas comme nous. Ils avaient même leur propre ambulance, avec des perfusions, alors que nous n'avions même pas une civière. Ils disaient en général venir de Belgrade, et ne répondaient pas trop à nos questions. Parfois, ils portaient des masques.

»Voilà comment cela se passait. Lorsque nous arrivions près d'un village, nous, avec nos chars, tirions quelques projectiles. En général, nous visions les trois premières maisons, les trois dernières, et peut-être une ou deux au centre. Les «gars de Frenki» entraient alors dans le village, nous ordonnant de rester à environ 2 km. Mais à travers la lunette de nos chars, nous pouvions tout suivre. Ils entraient deux par deux dans les maisons, et on les voyait rejeter dans la rue les cadavres des gens qu'ils venaient de tuer. Au bout d'un moment, l'un d'entre eux ressortait, et le deuxième mettait le feu à la maison. Quand ils avaient fini, leurs camions arrivaient. Il y en avait deux: dans le premier, ils chargeaient les TV, les vidéos, tout ce qui avait de la valeur. Le second était un camion frigorifique, pour les cadavres. Je ne sais pas où ils les amenaient. Tout ce que je sais, c'est que peu après mon arrivée, un de ces «gars de Frenki» a plaisanté devant moi: «N'est-ce pas que vous êtes mieux chauffés en Serbie?» Je ne comprenais pas, alors il a ajouté: «Ça doit bien chauffer, depuis que nous brûlons les Albanais jour et nuit à Obilic» (Obilic est la grande centrale thermique à l'ouest de Pristina, n.d.l.r.).

»Il y avait quatre corps de police au Kosovo. Les «gars de Frenki», les PJP (les unités spéciales du Ministère de l'intérieur, n.d.l.r.), la police normale, enfin un groupe que je n'avais jamais vu, et qu'on appelait les «légionnaires». Ils travaillaient seuls, et on disait que «là où ils vont, même l'herbe ne repousse plus». Pour toutes ces unités, un bon Albanais était un Albanais mort.

»Un jour, dans un village, un Albanais d'environ 75 ans s'est approché de nous. Les gars de Frenki ont dit que c'était un espion. Moi, je leur ai dit de le laisser, qu'il avait déjà un pied dans la tombe. Mais un réserviste l'a tué, sur ordre du commandement. Une autre fois, nous avions creusé des tranchées pour nos chars, lorsque des soldats d'infanterie ont attrapé deux Albanais, de 17 et de 23 ans. Le commandant de notre unité a insisté pour qu'on les amène vivants au commandant de la brigade. Mais on savait ce que cela voulait dire. Deux heures plus tard, ils ont été exécutés.

»Le 14 avril, nous avons entendu une forte détonation, puis nous avons appris que l'OTAN venait de bombarder une colonne de réfugiés près de Djakovica, à 1,5 km de l'endroit où nous nous trouvions. Nous sommes arrivés sur les lieux environ une heure plus tard. La police était déjà là, et la TV aussi. J'ai vu trois ou quatre cadavres, et une dizaine de blessés. Il y avait aussi, sur le bas-côté de la route, une quinzaine de corps, tout bleus déjà. On voyait bien qu'ils étaient morts depuis plusieurs jours, et qu'on les avait amenés pour une mise en scène (selon Belgrade, cette attaque aurait fait 75 morts et 28 blessés, n.d.l.r.).

»Sans cesse, nous voyions des colonnes de réfugiés qui passaient à côté de nous, en route vers l'Albanie. Parfois, quelqu'un leur disait qu'ils pouvaient rentrer, et ils se mettaient en branle dans l'autre sens.

»Le dernier mois, mon unité a été cantonnée dans un village albanais, entièrement catholique. Ils n'étaient ni pour le gouvernement de Belgrade, ni pour l'UÇK, et la cohabitation s'est passée sans incident. On parlait beaucoup d'invasion terrestre. Dieu soit loué, elle n'a pas eu lieu. Il fallait voir notre équipement: des radars vieux de vingt ans, des batteries antiaériennes qui en avaient quarante. Au début, on m'a donné un char qui ne pouvait même pas tirer. En cas d'invasion, il y aurait eu des pertes des deux côtés, mais l'OTAN avait une technologie tellement écrasante que je suis sûr que 90% d'entre nous ne seraient jamais rentrés dans leurs foyers. Mes camarades pensaient comme moi. Nous étions tous des villageois – sur 150, il n'y avait que trois citadins, on n'ose pas trop les mobiliser, eux. Nous sommes de simples agriculteurs, nous ne comprenons rien à la politique, mais nous disions: «Le jour où il y aura quelqu'un d'assez intelligent pour nous débarrasser de notre président, le soleil se lèvera sur la Yougoslavie.»

»Puis, en juin, nous avons reçu l'ordre d'évacuer le Kosovo. J'ai vu les Serbes quitter Djakovica, et mettre le feu à leurs propres maisons. La ville était tellement détruite que ça m'a rappelé Vukovar. J'avais 19 ans en 1991, je faisais mon service militaire quand a éclaté la guerre en Slovénie, puis en Croatie. J'ai vu tant de morts, des enfants, des vieillards. Après, je ne cessais de me demander: «Pourquoi cette guerre, pourquoi tous ces morts?» Je n'ai jamais trouvé de réponse. J'en rêvais la nuit, je me réveillais, je marchais à travers la maison. Si quelqu'un m'avait vu, il aurait pensé que j'étais fou. Mais j'ai gardé mes esprits, j'ai espéré que ce serait fini. Et voilà que, huit ans plus tard, j'ai dû partir pour ma troisième guerre. Mais je jure que je ne repartirai plus jamais.»