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Milorad Trifunovic (à gauche) et Bajram Qerkinaj (à droite) coordonnent ensemble un «centre de ressources multiethnique».
© Mark Henley / Panos Pictures

Balkans

«Boro et Ramiz», la voix des disparus du Kosovo

Une conférence de deux jours tenue au Palais des Nations à Genève a cherché à sortir de l’enlisement les travaux de recherche des dépouilles de victimes de la guerre du Kosovo. 1658 personnes n’ont toujours pas été retrouvées. Un Albanais et un Serbe de Mitrovica, Bajram Qerkinaj et Milorad Trifunovic, coopèrent pour permettre aux familles de faire leur deuil

Bajram Qerkinaj, 79 ans, béret noir sur la tête, n’a plus de nouvelles de son fils, disparu dans les horreurs de la guerre en juin 1999. Albanais du Kosovo, il vit dans la partie sud de Mitrovica. Milorad Trifunovic, 69 ans, a perdu toute trace de son frère, enlevé par l’UÇK, l’armée de libération du Kosovo, peu avant un conflit qui coûtera la vie à plus de 15 000 personnes. Serbe du Kosovo, il vit lui aussi à Mitrovica, mais dans la partie nord.

Tous deux auraient de multiples raisons de se regarder en chiens de faïence. Leur histoire partagée livre pourtant une autre image d’une région où l’on tend à accentuer les antagonismes au sein d’un Etat qui a déclaré unilatéralement son indépendance en 2008 malgré le refus de Belgrade. Bajram et Milorad viennent de participer à deux jours de conférences sur le Kosovo au Palais des Nations à Genève, une réunion organisée par la Mission d’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (Minuk) et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (OHCHR).

La même tristesse

«Mes parents regardaient une émission à la télévision et ont entendu Bajram parler de son fils disparu. Il était dévasté, se souvient Milorad Trifunovic. Mon père comprenait l’albanais. Il a affiché la même tristesse. Il avait lui aussi perdu son fils, mon frère. Le hasard a voulu que je rencontre Bajram à Mitrovica.» Tous deux ont commencé à se voir un peu, puis très souvent, traversant sans arrière-pensée le célèbre pont qui sépare les Serbes des Albanais dans cette ville du nord du Kosovo. Aujourd’hui, ils coordonnent ensemble le Centre de ressources multiethnique sur les personnes disparues à Pristina. Ils s’efforcent de réunir tous les Kosovars. «Nous sommes les principaux perdants, poursuit Milorad. Nous sommes une seule famille. Nous souffrons de cette maladie, la guerre, qui a été imposée à nous tous.»

Bajram Qerkinaj a beau manifester de l’entrain et s’exprimer d’un ton déterminé, il n’en cache pas moins une douleur intérieure, indicible. Il garde en permanence une photo de son enfant dans son portefeuille. «J’ai cru jusqu’à peu que mon fils était encore vivant, surtout quand je croisais certains de ses amis. J’y crois moins maintenant.» Son souhait, désormais, c’est qu’on lui trouve au moins quelque chose de son fils qui lui permette de faire le deuil. «C’était un sportif, un ingénieur, précise Bajram. Il était ouvert. Nous avions beaucoup insisté pour qu’il se marie, à 42 ans. Il refusait toujours avant d’admettre qu’il allait commettre cette bêtise un jour.»

Le dernier espoir

L’histoire de Bajram et de Milorad est davantage qu’une allégorie. C’est une amitié qui touche à la psyché de l’ex-Yougoslavie. Au Kosovo, on surnomme ironiquement les deux amis «Boro et Ramiz», du nom d’un combattant serbe de la Deuxième Guerre mondiale, Boro Vukmirovic, et d’un combattant albanais Ramiz Sadiku qui furent ensevelis l’un à côté de l’autre. Un symbole qui s’inscrivait dans la doctrine de Tito de «fraternisation et d’unification» du pays.

Présente à Genève, Kumrije Karqica travaille pour une ONG dénommée «Espoir et Mémoire». Elle le souligne: «C’est le dernier espoir d’avoir des nouvelles de nos proches disparus.» Elle a perdu toute trace de son mari et de douze autres membres de sa parenté. Cette incertitude sur le sort de ses proches crée de nombreuses frustrations. La première est liée à la transition de la Minuk à Eulex, la mission de l’Union européenne, «une transition qui s’est mal faite», souligne Jasminka Dzumhur, ex-membre du Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées et involontaires. Eulex n’a pas jugé bon de participer à la conférence de Genève.

Le but de cette conférence était de réunir tous les acteurs concernés et de plancher sur des solutions concrètes pour trouver les dépouilles des 1658 disparus.

Consultant de la Minuk et coorganisateur de l’événement qui a rassemblé des délégations de Pristina et de Belgrade, des associations de familles de victimes, le CICR, la Minuk et le OHCHR, Pierre Hazan ajoute: «Le but de cette conférence était de réunir tous les acteurs concernés et de plancher sur des solutions concrètes pour trouver les dépouilles des 1658 disparus.» Il a été fait référence aux méthodes de recherche appliquées dans des situations similaires en Argentine, au Chili ou à Chypre. Selon les données du CICR, sur les 6044 personnes portées disparues pendant le conflit, beaucoup ont été identifiées entre 2002 et 2004. Mais le processus s’est enlisé. Seuls quatre cas ont été résolus en 2015, 14 en 2016 et six en 2017.

«L’un des facteurs expliquant la stagnation du dossier est la difficulté d’accéder aux archives du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie et de l’OTAN», poursuit Pierre Hazan. Le TPIY s’est concentré sur la recherche de preuves pour prouver des crimes et a négligé la question de la restitution des corps aux familles. Quant au Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées dans lequel le CICR joue un rôle important, il n’arrive plus à produire de résultats. Or avec le temps, les chances de retrouver les dépouilles des disparus s’amenuisent.

Equipés de caméras

Milorad Trifunovic n’arrive pourtant pas à croire que l’OTAN, impliquée dans l’intervention au Kosovo, soit incapable de fournir des informations cruciales: «Les soldats de l’OTAN étaient équipés de caméras qui pouvaient tout enregistrer. Je suis aussi certain qu’il existe des photos satellitaires et aériennes permettant de localiser des charniers.»

Bajram Qerkinaj et Milorad Trifunovic ont foi dans la capacité du Kosovo à se réconcilier. Mais ce dernier admet que les récentes élections au Kosovo ont réveillé certaines peurs des années 1990. Lui-même se rassure, espérant que les déclarations électorales incendiaires n’étaient que «de la rhétorique vide».

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