La petite phrase a été prononcée par le chef du Service des douanes et de la protection des frontières des Etats-Unis (le CBP, US Customs and Border Protection), lors d’une journée d’étude en 2011, dans la splendide salle de bal d’un grand hôtel: «Nous devons devenir les marines des forces de l’ordre fédérales.» Et cette autre petite phrase encore, d’un autre haut gradé: «Nous ne sommes pas des flics.» Sous-entendu: nous n’avons pas les mêmes contraintes juridiques qui restreignent notre recours à la force pour faire respecter la loi.

Le Guardian a eu la bonne idée d’enquêter sur les troupes de choc qu’on a vues à l’œuvre lors de la violente répression des manifestations à Portland, dans l’Oregon, au nord-ouest des Etats-Unis. Au programme de la violence, du racisme et un corps d’élite, le Bortac, qui a un très fort sentiment d’impunité, d’autant qu’à la Maison-Blanche réside un allié de poids.

Article original: ‘These are his people’: inside the elite border patrol unit Trump sent to Portland, par Ed Pilkington

«Nous irons dans toutes les villes, dans toutes les villes, nous sommes prêts»

Le premier interlocuteur du grand quotidien britannique, classé à gauche, est un ancien dirigeant du CBP, James Tomsheck, présent à cette journée d’étude de 2011. Quand à Portland il a vu des manifestants frappés au visage par des munitions «peu létales», des agents masqués en tenue de camouflage qui circulent dans des véhicules banalisés, il s’est dit que «le cauchemar d’une force fédérale agissant hors des restrictions constitutionnelles était en train de devenir réalité». «Les gardes-frontières se sont toujours considérés comme une force militaire et l’actuel gouvernement les laisse faire», dit-il aussi, effrayé de voir des agents fédéraux lancer des gaz lacrymogènes et des grenades explosives.

Donald Trump a tout récemment intensifié ses menaces d’envoyer des agents du CBP pour venir à bout de ce qu’il appelle une épidémie de violence et d’anarchie dans certaines villes. Il est préparé à envoyer 75 000 officiers fédéraux, a-t-il dit sur Fox. «Nous irons dans toutes les villes, dans toutes les villes, nous sommes prêts.» Ce thème des villes rongées par le crime et aux mains de maires démocrates incompétents est un motif récurrent chez Trump, qui dès son discours inaugural en 2017 avait parlé d’un «carnage», rappelle le Guardian. «En envoyant les fédéraux à Portland et en envisageant de le faire à Chicago, New York et Albuquerque, cette dystopie oratoire devient réalité politique», continue le quotidien britannique. Qui rappelle le bilan alarmant des gardes-frontières en matière de violence: la Southern Border Community Coalition a identifié depuis 2010 au moins 111 personnes mortes après un contact avec un agent du CBP, qui fait un usage disproportionné de la force – «quantité d’incidents mortels avec toujours des latinos, presque toujours des Mexicains», détaille James Tomsheck.

Lire aussi: Des armes suisses pour mater les manifestants américains

La culture déshumanisante du CBP

Le gouvernement Bush a décuplé les moyens du CBP: les effectifs ont doublé, passant à 20 000, et le budget a explosé, de 1,5 milliard en 2006 à 5 milliards aujourd’hui. Le CBP est une des plus grandes organisations de maintien de l’ordre, mais sa capacité à rendre des comptes n’a pas suivi: le Guardian cite un sociologue de l’Université d’Arizona pour qui la culture du CBP est une «culture de la cruauté envers les migrants», et «déshumanisante». «Voir des gardes-frontières désensibilisés par les mauvais traitements aux migrants être envoyés face à des manifestants est très inquiétant», analyse Daniel Martinez.

Le plus inquiétant est que les agents déployés dans les rues de Portland, ostensiblement pour protéger les biens de l’Etat fédéral, sont sous le commandement de l’élite du CBP, le Bortac, pour Border Patrol Tactical Unit, ces troupes de choc qui ressemblent beaucoup aux Navy Seals: ce sont les «robocops des frontières» selon les mots de Todd Miller, l’auteur de «Empire of Borders».

Ces agents d’élite opèrent souvent en secret, et sont entraînés pour intervenir lors de raids contre les gangs de passeurs de drogue ou de clandestins. On les a vus en Irak aussi, en Afghanistan et dans plusieurs pays d’Amérique latine, continue le Guardian.

Leur présence en première ligne à Portland a suscité la polémique car ils ne sont apparemment pas entraînés au contrôle de foule, ou à réguler des manifestations. C’est le gouvernement Trump qui a décidé de les envoyer à l’intérieur du territoire américain, pour épauler les officiers de l’immigration à arrêter les sans-papiers dans les villes démocrates sanctuarisées.

Le Bortac, «ce sont les gros durs, ils vivent entre eux comme les Navy Seals, et s’entraînent encore pendant leurs loisirs» explique une ex-agente du CBP qui a démissionné en 2001 quand on lui a proposé une promotion en échange de son silence sur son supérieur, qui lui-même faisait du trafic de drogue. Selon elle, les membres du Bortac sont aussi les plus violents et les plus racistes.

Article original: «These are his people': inside the elite border patrol unit Trump sent to Portland», par Ed Pilkington

La nature quasi militaire de leur unité déteint sur leur état d’esprit, loin de la sphère civile et légale. «Pour eux ceux qu’ils rencontrent sont des combattants ennemis, au sens militaire du terme, autrement dit ils n’ont aucun droit. Par exemple ils n’arrêtent pas une voiture normalement, ils vont tirer le conducteur de son siège, le balancer sur le côté, lui mettre les menottes, comme ce qu’on voit à Portland en ce moment.»

Cent miles à l’intérieur du pays en partant des frontières

Les règles du contrôle des frontières les autorisent à intervenir 100 miles (160 km) à l’intérieur des frontières – en partant des frontières du Canada, du Mexique et de chaque côté. Cela représente les 2/3 de la population, estime le Guardian, 200 millions de personnes et 9 des 10 plus grandes villes du pays, ciblées par Trump. Dans cette zone ils ne sont pas soumis aux règles constitutionnelles des autres forces de l’ordre. «Ils opèrent comme s’ils étaient au-dessus du 4e amendement, qui protège des fouilles et saisies déraisonnables», constate l’universitaire Todd Miller.

Deux spécificités expliquent la fureur que provoque leur mobilisation dans les villes: leur racisme, qui plombe l’institution depuis des décennies. «Pour eux tous les migrants sont des criminels, si vous arrêtez quelqu’un dans une voiture qui paraît latino et parle espagnol, c’est probablement un criminel», explique l’ex-agente Jenn Budd. L’année dernière ProPublica avait fait état d’un groupe Facebook secret, à destination des agents du CBP, avec des messages violents, racistes, sexistes, et des blagues sur la mort de migrants. «The Intercept» avait ensuite révélé que le chef actuel et sa prédécesseuse en faisaient partie, comme presque un agent sur deux.

L’autre spécificité qui provoque la fureur, continue le Guardian, c’est la fidélité passionnelle et presque obsessionnelle du CBP à Trump. Le syndicat des gardes-frontières a soutenu sa candidature en 2016, et ce soutien n’a fait que grandir depuis, même lors d’ordres controversés comme celui de séparer les mères et les enfants des immigrés illégaux aux frontières. Le syndicat reprend les messages du président sur son compte Twitter et a déjà annoncé qu’il le soutenait pour 2020.

On est en face d’un échange classique de bons procédés, selon le Guardian, les gardes-frontières soutiennent sa réélection et Trump pousse pour qu’ils aient plus d’argent et réalisent leur rêve de devenir une force militaire dans les rues américaines. «Sous sa présidence, la politique brutale et violente menée aux frontières est en train de gagner le pays.»

«Trump a resserré ses liens politiques aux gardes-frontières à un nouveau niveau. Ils sont de son clan», pose encore l’auteur Todd Miller.