Durant plusieurs semaines, les institutions bosniaques sont restées plongées dans une impasse totale. Les responsables politiques étaient incapables de s'entendre sur une réforme de la police, en discussion depuis des années. Depuis la fin de la guerre, en 1995, le pays est divisé en deux «entités», la Republika Srpska et la Fédération croato-musulmane. Chaque entité contrôlait jusqu'à présent ses propres forces de police. La réforme était exigée par Bruxelles pour la poursuite du processus de rapprochement européen de la Bosnie. En conséquence, en octobre, l'Europe a décidé de suspendre la signature de l'Accord de stabilisation et d'association (ASA) de la Bosnie, toute première étape du long parcours que les aspirants à l'intégration doivent franchir. Tous les pays de la région ont déjà signé cet accord.

En réaction au blocage, le haut représentant international Miroslav Lajcak avait usé de ses pouvoirs discrétionnaires pour sanctionner lourdement les responsables serbes, qui ont aussitôt décidé de boycotter les institutions. Le premier ministre de l'Etat central, Nikola Spiric, issu des rangs des sociaux-démocrates serbes indépendants (SNSD) de Milorad Dodik, a présenté sa démission. La crise a cependant baissé d'un cran, lundi, avec la conclusion inespérée d'un accord sur cette fameuse réforme de la police. Du coup, la Bosnie a enfin signé, mardi, son Accord de stabilisation et d'association.

«Surenchère nationaliste»

«Le pays a besoin d'une police unie, s'indigne Mahir, un jeune Sarajévien. C'est la condition pour lutter efficacement contre le crime organisé.» Mahir habite une petite maison de la vieille ville de Sarajevo, à quelques centaines de mètres seulement des zones qui appartiennent à la Republika Srpska. «Si quelqu'un vole ma voiture dans ma rue, dit-il, il lui suffit de passer de l'autre côté pour que la police du canton de Sarajevo ne puisse pas le poursuivre. Cette réforme est juste et nécessaire, poursuit Mahir. Tout le monde le sait, mais nos politiciens ont encore préféré la démagogie et la surenchère nationaliste au bon sens, avant de finir par obtempérer après un coup de colère du haut représentant. Tout était d'ailleurs parfaitement prévisible, y compris le dénouement de la crise.»

Si la réforme de la police a été adoptée in extremis, la Bosnie n'est pas sortie pour autant de la crise. «La crise a révélé l'absurdité du système dans lequel nous vivons, explique Srdjan Dizdarevic, le président du Comité Helsinki pour les droits de la personne. Un système où les politiciens des différents camps ne voient que leurs intérêts du moment, pas ceux du pays, un système qui empêche tout fonctionnement réel des institutions et des services publics.»

Lors des élections du 1er octobre 2006, les vieux partis nationalistes qui dominaient la scène politique depuis 1990 ont été balayés par de nouvelles formations, tout aussi nationalistes. Dans le camp musulman, le Parti de l'action démocratique (SDA) a été supplanté par le Parti pour la Bosnie-Herzégovine (SBiH) de Haris Silajdzic, qui prône la suppression immédiate des entités et la construction d'un Etat centralisé, une position inacceptable pour les Serbes. Ces derniers ont voté à une écrasante majorité pour les sociaux-démocrates indépendants de Milorad Dodik, un ancien démocrate rallié au nationalisme. Milorad Dodik, devenu le «patron» incontesté de la Republika Srpska, a fait campagne en promettant d'organiser un référendum d'autodétermination de cette entité.

La crise du Kosovo pourrait permettre à Milorad Dodik de mettre ses menaces à exécution. En effet, les Bosno-Serbes risquent fort de considérer l'éventuelle accession de la province serbe à l'indépendance comme un précédent justifiant leurs propres revendications de sécession. De manière révélatrice, une session extraordinaire du parlement de Republika Srpska est convoquée pour le 11 décembre, le lendemain du jour où la «troïka» diplomatique mandatée par le Groupe de contact doit remettre son rapport sur le Kosovo au secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon.

Risque d'éclatement

Pour Srdjan Dizdarevic, un éclatement du pays n'est pas à exclure. «Ce serait la consolidation des résultats du nettoyage ethnique, éventuellement par l'officialisation d'un nouveau partage territorial. Il s'agit de terminer le travail commencé en 1992... Je ne vois pas de bonne issue, à moins d'un miracle», conclut-il.