Europe

Bosnie-Herzégovine: une mobilisation qui dépasse les divisions ethniques

Ce mercredi, la Bosnie-Herzégovine commémore le massacre de Srebrenica il y a vingt-trois ans. Au moins 8000 hommes bosniaques avaient été assassinés en juillet 1995 par les troupes serbes du général Ratko Mladic. Alors que chaque communauté rend hommage à ses propres martyrs, une mobilisation inédite bouscule les barrières communautaires que les politiciens cherchent à entretenir

Samedi, la traditionnelle Marche pour la paix s’est ébranlée en direction de Srebrenica, où elle a rejoint hier les milliers de personnes rassemblées pour enterrer les nouvelles victimes identifiées dans l’année.

Ce même jour, les autorités de la Republika Srpska commémoraient les plus de 3000 victimes serbes de Bosnie orientale, mais 1000 personnes se réunissaient aussi dans le centre de Banja Luka, la capitale de «l’entité» serbe, pour exiger de faire toute la lumière sur les meurtres de trois jeunes gens sans histoire, le Serbe David Dragicevic, le Bosniaque Dzenan Memic et la Croate Danijela Arandelovic. La foule était constituée de citoyens ordinaires de Banja Luka, mais aussi d’autres villes de Republika Sprska, et même de Sarajevo, Tuzla ou Mostar, en Fédération croato-bosniaque. Du jamais vu depuis bien longtemps à Banja Luka.

«Justice pour nos enfants»

Le rassemblement a débuté dans une atmosphère tendue. Alors que le centre de la capitale de la Republika Srpska était interdit aux voitures, tous les cafés fermés et la police omniprésente, la ville bruissait de rumeurs: des provocateurs allaient perturber le meeting. La télévision publique de l’entité avait annoncé la présence de «criminels» au rassemblement, jetant même sur la place publique les noms et adresses de certains militants de la société civile.

«Nous sommes ici pour demander deux choses: la vérité et la justice», lance à la tribune Davor Dragicevic, le père de David, à qui la foule répand aussitôt en scandant, poing levé, «Justice pour tous nos enfants!» «Les autorités prétendent que nous serions payés par Soros, mais nous sommes juste des pères et des mères», poursuit sa femme. Davor Dragicevic galvanise la foule et dénonce les plus hauts responsables de l’entité. «C’est la police de la Republika Srpska qui a tué mon fils! Mais nous sommes tous rassemblés ici pour la vérité, quelles que soient nos différences nationales ou religieuses.» La foule lui répond, toujours le poing levé: «Nous irons jusqu’au bout!»

Enquête bâclée

Agé de 21 ans, David Dragicevic était étudiant en électronique à Banja Luka. Il a disparu dans la nuit du 17 au 18 mars dernier, et son corps mutilé a été retrouvé quelques jours plus tard. L’enquête bâclée de la police a provoqué l’indignation de l’opinion publique, et des rassemblements quotidiens n’ont pas tardé à s’improviser sur la place de Krajina, dans le centre de la ville.

Dzenan Memic était aussi un jeune homme sans histoire, tué dans des circonstances obscures en février 2016, les autorités prétendant, contre l’évidence, qu’il aurait trouvé la mort en voiture, tandis que Danijela Arandelovic, de Tuzla, a trouvé la mort en 2002 dans un accident de la route plus que douteux. Dans ces trois cas, les explications contradictoires et fluctuantes données par la justice laissent penser que les autorités cherchent à couvrir des puissants.

«Convergence» inédite

Des élections générales auront lieu en Bosnie-Herzégovine au mois d’octobre, et les nationalistes bosniaques, croates et serbes qui contrôlent le pays depuis son accession à l’indépendance, en 1991, risquent fort de remporter la mise une fois de plus, faute d’alternative politique. Les citoyens ne croient plus que les scrutins qui se succèdent puissent apporter des changements. Le pays est régulièrement secoué par des explosions de colère, comme la «révolution» avortée des plénums en février 2014, mais celles-ci restent généralement limitées à l’une des deux entités du pays.

Or, la mort tragique des trois jeunes a créé une «convergence» inédite entre Serbes et Bosniaques. Ovationné par la foule, le père de Dzenan Memic appelle les manifestants rassemblés à Banja Luka à venir le soutenir à Sarajevo, et celui de David Dragicevic lance un ultimatum: si la vérité sur la mort de son fils n’est pas faite d’ici aux élections d’octobre, «celles-ci n’auront pas lieu». Si la colère accumulée depuis des années continue de grandir dans tout le pays, les dirigeants politiques des différentes communautés ont tous des soucis à se faire.

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