– Champ pétrolifère de Priobskoié, Sibérie, 9 avril 2003

Le soleil matinal projette au loin l'ombre de l'hélicoptère qui remonte depuis une heure le fleuve Ob gelé. Les pétroliers sibériens prennent l'hélicoptère comme d'autres l'autobus, alors personne ne prend garde au paysage plat, blanc, infini, où les bouleaux semblent des poils épars sur le corps d'un géant. On distingue maintenant deux torchères à l'horizon. Et soudain, l'hélicoptère pique sur la base «Pionnier». C'est le champ géant de Priobskoié, qui porte tous les espoirs de Yukos, la seconde compagnie russe. Découvert en 1982 sur des terres inondées par l'Ob, il n'a commencé à produire que seize ans plus tard, car il a fallu construire une île artificielle, en convoyant ici des milliers de barges de sable.

L'accès à la technologie et aux capitaux occidentaux fut assuré en 1993 par un accord avec la compagnie américaine Amoco. Mais en 1998, au moment où le gisement va produire ses premiers barils, Mikhaïl Khodorkovski, patron de Yukos, parvient à évincer cette dernière. Les Américains perdent 300 millions de dollars dans l'aventure, et leur indépendance (BP rachète Amoco peu de temps après). Aucun souvenir de cet épisode n'est visible sur place. Au puits 205, des ouvriers s'activent sur une grande tour de forage. Ils ont commencé le quinzième trou d'un site qui en comptera le double. «Nous sommes à 3000 mètres de profondeur, hurle un ouvrier pour couvrir le bruit de la vrille. C'est très pénible, la tête de forage part dans tous les sens. Mais ça vaut le coup. Ce trou à lui seul va cracher 1500 barils par jour.»

«Priobskoié, c'est la perle de nos réserves», s'exclame Iouri Liovine, vice-directeur de la production de Yukos. Il avance les chiffres de quatre milliards de barils extractibles, «du pétrole pour cinquante ans» qui bientôt représentera presque la moitié de la production de la compagnie. 32 millions de barils en 2001, 66 l'année suivante, 112 prévus en 2003.

– Et vous allez continuer longtemps de doubler la production chaque année?

– On pourrait faire mieux. Mais on évite de pomper à fond. Les pipelines sont pleins.

Du coup, Yukos caresse un rêve: transporter le pétrole de Sibérie à l'autre bout du pays, au nord-ouest, où elle rêve de construire un nouveau terminal pour exporter son or noir.

– Mourmansk, Russie, 13 avril 2003

C'est ici, dans cette ville de garnison à mi-chemin entre Moscou et le pôle Nord, dans un endroit où le soleil oublie de se lever deux mois par hiver, que l'Amérique viendra peut-être étancher sa soif de brut. Dans la foulée du sommet présidentiel Bush-Poutine de mai 2002, quatre compagnies pétrolières russes (Yukos, LukOil, Sibneft et TNK) ont signé un accord pour tirer un grand tube de Sibérie occidentale à la mer de Barents où le port, baigné par le Gulf Stream, ne gèle jamais. Grâce à Mourmansk, les Russes espèrent capturer 15% du marché américain: on est ici à 5800 miles (9300 km) des raffineries du Texas, contre 12 800 miles entre le golfe Persique et le même Texas.

Pour une vue d'ensemble du site, il faut grimper à Alioucha, le monument qui commémore la résistance contre l'Allemagne nazie. Il y a là une statue démesurée d'un soldat qui surveille la baie de Kolski. Si le géant de béton pouvait tourner la tête à gauche, il verrait le terminal de phosphate et ses tapis roulants, le port commercial avec son enchevêtrement de grues dégingandées, le port de pêche et enfin la ville, en pente douce. Elle fut créée durant la Première Guerre mondiale pour stationner des troupes et recevoir l'aide militaire des Alliés, quelques mois avant la révolution. Le scénario devait se répéter dès 1942. C'est par Mourmansk que Roosevelt et Churchill ont envoyé à Staline une grande partie de l'aide militaire nécessaire à défaire l'Allemagne nazie.

Et si la statue regardait à droite, elle verrait le cimetière marin et le port d'attache de la flotte de brise-glace atomiques. Plus loin, dans les bases secrètes de la péninsule de Kola, rouillent 122 sous-marins nucléaires soviétiques. Ici, le niveau de radiation est annoncé chaque jour à la radio, après la météo.

Evidemment, Mourmansk est d'accord pour le pipeline et le terminal. Une aubaine, ou plutôt un juste retour des choses. Le berceau de la flotte du Nord était l'enfant gâté de l'empire, avant de s'abîmer dans les affres post-soviétiques, symbolisées par le naufrage du sous-marin Koursk en août 2000, où 118 marins ont trouvé la mort. Depuis l'éclatement de l'URSS, 100 000 habitants, un sur quatre, ont quitté la ville pour des latitudes plus clémentes. Pourtant, personne ne croit vraiment aux bienfaits du pétrole. Mikhaïl Orecheta, écrivain, résume bien la mentalité locale: «Le seul moyen de développer la région, c'est de récupérer notre poisson que les pêcheurs vendent en Norvège. Le pétrole, ça ne vaut rien. Les Américains viennent de prendre Bagdad. Ils vont se servir là-bas, pas chez nous.»

– Moscou, siège de Yukos, 15 avril 2003

Toute la planète pétrole est affichée aux murs de ce bureau, au quinzième étage d'une tour. C'est la chambre des cartes de Yukos. Ici, on donne une existence géographique aux projets d'exportation de Mikhaïl Khodorkovski. En Russie, le réseau des oléoducs est le monopole de la compagnie d'Etat Transneft, qui n'a pas évolué depuis l'éclatement de l'URSS. La Russie produit 8,2 millions de barils par jour, mais la capacité d'exportation du réseau Transneft stagne à 3,5 millions de barils, à la plus grande frustration des compagnies, qui auraient voulu profiter à fond des prix très élevés du baril depuis les premières rumeurs de guerre en Irak.

Alors Yukos avance ses propres tuyaux. Comme le projet de Mourmansk, ou comme la voie chinoise: un tube de 2400 kilomètres d'Angarsk, près d'Irkoutsk, à la ville mandchoue de Daqing, alimenté par les champs en développement au nord du lac Baïkal. «La Chine importera au moins 160 millions de tonnes en 2010, quatre fois plus qu'aujourd'hui! s'enflamme Iouri Ivanov, titulaire de la chambre des cartes. Nous négocions avec Pékin depuis quatre ans. Il ne manque que l'accord du Kremlin.» Lequel hésite. Car Transneft propose une autre route au départ d'Angarsk. Plus longue, plus chère, allant jusqu'au Pacifique près de Vladivostok pour livrer du brut aux Japonais, qui promettent de financer le projet.

Mais quand deux tuyaux croisent le fer, il n'y a pas que les kilomètres ou les millions de barils qui comptent. Il y a aussi le grand jeu diplomatique. Faut-il se lier à la Chine, qui un jour nous avalera peut-être tous? Ou mettre le Japon de son côté? Et le pacte énergétique avec l'Amérique va-t-il survivre aux tensions créées par la guerre en Irak?

Il règne aujourd'hui une agitation particulière dans la tour Yukos. C'est le dixième anniversaire de la compagnie. Les messages de félicitations affluent, signés par les PDG d'ExxonMobil, de Total ou par le secrétaire américain à l'Energie, Spencer Abraham. Sans oublier ce message très chaleureux du président Vladimir Poutine. Mais il y a autre chose, que nous ne savons pas encore. Quatre étages au-dessus de la chambre des cartes, des négociateurs mettent la dernière main à la fusion qui va faire sensation quelques jours plus tard sur le fil des agences financières: Yukos avale Sibneft, la compagnie pétrolière de Roman Abramovitch, deuxième oligarque le plus puissant de Russie. La nouvelle entité sera la première du pays, avec une production équivalant à celle du Koweït (2,3 millions de barils par jour), et la quatrième plus grosse compagnie privée au monde.

Au même moment, le Kremlin va approuver le projet de Mourmansk et le pipeline vers la Chine. Tout se passe comme si d'immenses mécanismes tournaient quelque part en faveur de Yukos. Trop, peut-être. Car trois mois plus tard, début juillet 2003, les ennuis vont commencer pour Khodorkovski, qui se trouve soudainement dans le collimateur du Kremlin: trop puissant, le milliardaire est désormais une menace pour Vladimir Poutine en personne.

– Dubaï, Emirats arabes unis, 17 avril 2003

Les Russes, et pas seulement les pétroliers, s'y précipitent pour le soleil, le shopping et les filles de petite vertu. Mais ils ne sont pas les seuls. Dubaï attire loin à la ronde. Une révolution inédite dans le monde arabe est ici en marche: Dubaï compte devenir le Hongkong de l'Arabie, une ville-monde qui réussirait la fusion entre islam et mondialisation. En moins de deux décennies, l'émirat (l'un des sept qui composent la fédération des Emirats arabes unis, créée en 1971 lors du retrait britannique du Golfe) a enfanté une cité futuriste en mouvement perpétuel, frénétique chantier vertical animé par les capitaux du trading de l'or et de la finance islamique. Entrepôt hors taxe de l'Orient, bazar omnivore gavé de commerce multilatéral, Dubaï est devenu un centre de gravité pour 2,6 milliards d'êtres humains.

Prenons une carte: nous sommes au carrefour de l'océan Indien, du Moyen-Orient, de la Perse, du Caucase Sud, de la Corne de l'Afrique et du Maghreb! Les détracteurs de ce mirage devenu miracle murmurent que sans les performances discrètes du système bancaire local, la nébuleuse Al-Qaida d'Oussama Ben Laden ne serait jamais devenue la première multinationale de la terreur.

Et le pétrole? L'émirat de Dubaï n'en a jamais beaucoup pompé, ou si peu – 90% des réserves de brut du pays se trouvant sous juridiction de l'émirat voisin d'Abu Dhabi, le plus puissant et le plus riche de la fédération. On prétend à Dubaï que c'est précisément cette rareté de l'huile noire en sous-sol qui a fait comprendre à la famille régnante, les Maktoum, l'urgence de penser l'après-pétrole pendant qu'ils sont encore riches. Tourisme, immobilier, finance, hautes technologies, communications: Dubaï veut tout, et tout de suite. Son secret? L'importation de la main-d'œuvre. Quand d'autres, en Occident, délocalisent pour abaisser leurs coûts de production, Dubaï fait l'inverse en important la totalité de sa force de travail, des centaines de milliers de bras ou de cerveaux. 85% de la population est d'origine étrangère, puisée dans l'intarissable réservoir humain qui court de Bangalore à Rabat.

Stupéfiante Babel hors taxes, laboratoire du multiculturalisme sur fond de charia, elle est une métaphore unique de la globalisation, la preuve, peut-être, de la compatibilité entre McDonald's (qui vend ici des hamburgers halal) et le ramadan, entre Internet et Mahomet. Parmi les pétromonarchies du Golfe, l'émirat de Dubaï est celui qui a poussé le plus loin l'expérience ultralibérale – sans pour autant la traduire en droits politiques. Ce n'est pas le sujet, on vient ici pour faire vivre son village au fond du Pakistan ou sa famille en Syrie. Grand exercice de schizophrénie en terre d'islam: s'engouffrer sans complexes dans le laisser-faire globalisé sans rien abdiquer du traditionalisme religieux.