Malgré les appels d'Angela Merkel à la cohésion et à la fermeté, la grande coalition au pouvoir à Berlin a de plus en plus de mal à cacher ses dissensions au sujet du projet de bouclier antimissile américain. L'annonce du gouvernement iranien selon laquelle il serait prêt à passer à la production industrielle d'uranium a déclenché une surenchère de propositions à la droite de l'Union chrétienne-démocrate, dont certains députés envisageraient même d'installer le bouclier sur sol allemand, alors que les partenaires sociaux-démocrates (SPD) dénoncent le danger d'entrer dans une spirale de surarmement.

Le débat n'est pas loin de rappeler les violents échanges des années 1980 lors du projet d'installer des missiles Pershing pour équilibrer la menace des SS-20 soviétiques.

La dernière volée de critiques a été provoquée jeudi par les déclarations du ministre allemand de la Défense, Franz Josef Jung (CSU), devant la Commission des affaires étrangères du Parlement européen. Interrogé sur le projet des Etats-Unis d'installer en Pologne et en République tchèque un bouclier antimissile pour prévenir un tir de missile depuis l'Iran, le ministre allemand avait répondu qu'il était indispensable d'étendre cette protection à toute l'Europe: «Je crois que les développements actuels confirment qu'un tel système de sécurité est justifié.»

Même si le ministre avait pris soin d'indiquer auparavant qu'il était «nécessaire de tout entreprendre sur le plan diplomatique pour éviter que l'Iran ne se dote de l'armement atomique» et qu'il fallait «travailler avec la Russie pour éviter d'éventuelles réticences», ses propos ont suscité de vives critiques jusqu'au sein de la coalition.

Hubertus Heil, secrétaire général du SPD, a aussitôt dénoncé la course aux armements que ce projet risque de susciter. «Comme l'illustre le succès envers la Corée du Nord, la communauté internationale devrait encore augmenter la pression sur l'Iran dans l'intérêt de la sécurité commune. Les projets de missiles antimissiles sont contre-productifs.» Le président du SPD, Kurt Beck, s'était déjà prononcé fermement contre le projet, plaçant son parti en tête d'un mouvement pacifiste qui commence à s'esquisser en Allemagne. Les libéraux ont appelé à davantage de dialogue avec la Russie pour dissiper les craintes de Moscou, alors que les «Verts» estimaient absurde de prendre pour argent comptant les déclarations nationalistes du président iranien qui fait monter les enchères.

Les déclarations de Franz Josef Jung, qui depuis longtemps est partisan d'associer l'OTAN au projet de bouclier américain afin d'élargir la protection au continent européen, avaient été préparées par une série d'interventions de son bord. Tous, comme Eckart von Klaeden, spécialiste des Affaires étrangères à la CDU, plaident non seulement pour le droit des Etats-Unis de prévenir une attaque «contre un ennemi irrationnel», mais aussi pour élargir le système de sécurité à l'Europe «en menant le débat au sein de l'OTAN avec le plus grand esprit de décisions possible».

Mais c'est le député de la CSU Eduard Lintner qui va le plus loin. Dès le début de la semaine, il a plaidé dans le quotidien populaire Bild pour une couverture européenne, «au besoin en installant les missiles en Allemagne».

Ces voix discordantes au sein de la grande coalition avaient nécessité en milieu de semaine l'intervention du porte-parole d'Angela Merkel, Ulrich Wilhelm, qui a d'abord très diplomatiquement rappelé que le gouvernement n'avait pas eu l'occasion de discuter de l'éventualité de déployer le système sur son sol. Mais que, pour le reste, «le gouvernement reste uni». Mais autour du plus petit commun dénominateur, «la nécessité de mener un débat au sein de l'OTAN» et d'associer la Russie aux discussions.

Le bouclier antimissile est également perçu comme un enjeu électoral. Alors que la gauche mise sur le réveil d'un mouvement pacifiste, la droite joue, elle, sur les craintes sécuritaires. Il y a aussi en arrière-plan l'intention d'Angela Merkel de peser davantage sur les orientations de l'Alliance atlantique, qui devrait jouer selon elle un rôle prééminent dans la politique de sécurité, au détriment de l'Union européenne. En cherchant à impliquer l'OTAN dans le projet de bouclier américain, Angela Merkel, veut redonner du contenu à l'Alliance.