Des bouddhistes birmans sèment la terreur

Religion Au FIFDH, un film dénonce la rage anti-musulmane en Birmanie

La montée de l’intolérance contre les Rohingyas inquiète

Le débat organisé mardi soir au Festival international du film sur les droits humains (FIFDH) n’est pas sans rappeler la couverture du Time Magazine, le 18 septembre 2013. Ce jour-là, le célèbre hebdomadaire américain publie en couverture la photo plein cadre d’un moine bouddhiste bien moins souriant que le dalaï-lama. Le vénérable Ashin Wirathu, visage fermé, drapé dans sa robe rouge, fixe l’objectif du photographe avec un regard de défi. La légende dit tout le reste: «La face de la terreur bouddhiste», proclame le magazine, selon lequel ce moine basé à Mandalay, la seconde ville du pays, aime se comparer à un «Ben Laden birman» pour la croisade contre les musulmans à la tête de son mouvement, 969, en référence aux trois joyaux du bouddhisme (9 du Bouddha, 6 du dharma et 9 de la Sangha). Une croisade qui, en 2012, avait dégénéré en chasse à l’homme et fait plus de 200 morts dans l’Etat du Rakhine – ou Arakan – frontalier du Bangladesh.

Time Magazine a aussitôt été interdit en Birmanie. Motif? Offense à la religion et mesure de «prévention de tout nouveau conflit racial et religieux». Les faits, en revanche, continue malheureusement de donner raison à tous ceux qui s’inquiètent de la propagation d’une mouvance extrémiste violente en Arakan. Fin février, Médecins sans frontières (MSF) a failli être expulsé de ce territoire côtier, dont la capitale est Sittwe. L’organisation, qui a finalement été autorisée à rester, y gère depuis le milieu des années 1990 des cliniques des deux côtés de la frontière, essentiellement au profit des musulmans rohingyas, ballottés depuis des siècles entre ces deux pays, et dépossédés en 1982 de leur citoyenneté birmane par la dictature militaire. Des Rohingyas que les ultranationalistes bouddhistes birmans dénoncent comme immigrants illégaux, et veulent chasser par la force, misant sur l’appui d’une population locale arakanaise en majorité fidèle au bouddhisme theravada, similaire à celui pratiqué au Sri Lanka ou en Thaïlande.

Le problème, pour les diplomates, est que cette islamophobie bouddhiste, nourrie par un ressentiment historique contre les «envahisseurs musulmans» et des velléités sécessionnistes en Arakan à l’œuvre depuis l’empire des Indes britanniques, empoisonne la démocratisation actuelle en Birmanie.

D’un côté, la communauté internationale se félicite de la politique d’ouverture menée par l’ex-junte militaire depuis la fin 2010, et soutient l’opposition conduite par Aung San Suu Kyi, élue en 2012 et bien partie pour remporter les législatives de 2015.

De l’autre, les ambassades occidentales à Naypyidaw, la nouvelle capitale birmane, se heurtent à l’indifférence du pouvoir face aux crimes commis contre les Rohingyas. En février, un rapport de l’ONG Fortify Rights a de nouveau accusé le gouvernement birman de les persécuter «sur des bases ethniques et religieuses». Un an plus tôt, en juillet 2013, Human Rights Watch avait affirmé que l’armée avait pris part «à plusieurs reprises» aux violences anti-musulmanes. L’actuel président birman, le général Thein Sein, a pour sa part proposé, après les massacres de 2012 en Arakan, une réinstallation massive des Rohingyas dans des pays d’accueil. Ce que n’a pas contesté formellement Aung San Suu Kyi – à laquelle le FIFDH avait dédié sa dixième édition en 2012 – tout en promettant, si elle accède au pouvoir, d’amender la loi controversée sur la citoyenneté.

Autre difficulté pour les défenseurs des droits de l’homme et pour l’ONU: le contexte régional, assez similaire à celui des Roms, marginalisés dans la plupart des pays d’Europe. Persécutés en Birmanie, les Rohingyas – un million d’individus – présents dans cette région frontalière sont aussi rejetés au Bangladesh, et chassés lorsqu’ils tentent d’accoster par bateau en Thaïlande. Ou même dans les pays musulmans voisins, comme la Malaisie ou l’Indonésie.

«Mantra of Rage», au FIFDH (Grütli, Genève), le 11 mars à 19h. Suivi d’un débat avec le rapporteur de l’ONU sur la Birmanie, Tomas Ojea Quintana.

L’actuel président birman a proposé une réinstallation massive des Rohingyas dans des pays d’accueil