Aymane a les yeux cernés, la chemise froissée, l’air las. Originaire d’Alep, cet industriel de 36 ans vient d’arriver au Liban, après avoir pris l’avion pour Damas, puis la route jusqu’à Bhamdoun, un lieu de villégiature à une trentaine de minutes de Beyrouth.

Dans le lobby d’un hôtel luxueux, Aymane raconte avoir prié «cent fois» en quittant sa maison pour l’aéroport d’Alep, avec sa famille. Il redoutait de se retrouver pris, en chemin, au milieu d’accrochages entre rebelles et militaires. «A Alep, le son des bombardements devenait insoutenable, même si notre quartier n’était pas visé. J’ai décidé de partir parce que l’activité économique s’est totalement arrêtée. A quoi bon rester et prendre des risques inutiles?» explique ce propriétaire d’une usine textile, qui jure que l’industrie d’Alep a vécu un «âge d’or» jusqu’à l’irruption des combats.

Exilés privilégiés

Aymane appartient à cette bourgeoisie sunnite syrienne qui a gagné en force le Liban depuis dix jours, fuyant affrontements et insécurité. La plupart de ces exilés privilégiés viennent de la proche Damas, où les combats ont fait rage à la mi-juillet. D’ailleurs, on se croirait presque dans la capitale syrienne, dans cet hôtel: près d’enfants sages qui s’ennuient, les femmes sont vêtues à la façon damascène traditionnelle, long manteau noir et voile blanc. Devant l’hôtel, des dizaines de voitures portent l’immatriculation de Damas. Et puis, surtout, les langues se délient avec peine, comme si l’œil du régime n’était jamais loin.

Avant eux, plusieurs milliers de Syriens plus modestes, originaires de la province de Homs, se sont réfugiés au Liban depuis 2011, et soutiennent la rébellion. Mais les nouveaux arrivants préfèrent le silence, qu’ils soient pro ou anti-Assad. Ou se montrent sceptiques, même quand ils croient que le régime syrien touche à sa fin.

«Je suis hostile au régime»

«Le pouvoir est tyrannique, sanguinaire, je l’abhorre. Mais combien de voyous, combien d’étrangers dans les rangs des rebelles?» interroge Aymane. Fine moustache et habits raffinés, Bassam, partenaire d’affaires d’Aymane, condamne «les meurtres commis par chaque camp», tout en se disant «hostile» au pouvoir. Pourquoi ne pas se ranger du côté de l’opposition? «Je ne suis pas optimiste, affirme ce riche commerçant de 52 ans. Il y a eu tant de morts! On risque la partition du pays… Et puis, un ordre militaire ne prépare pas à une transition vers la démocratie.»

Pour Bassam, le soulèvement contre le pouvoir, en mars 2011, n’a rien eu d’une surprise: «Nous savions qu’il y avait trop d’inégalités dans la société.» Mais il n’en revient pas de l’ampleur des combats: «A Damas ou Alep, nous n’avions jamais vu une arme, la sécurité était légendaire!» Comme lui, Tarek, 26 ans, qui achève ses études de médecine, a regardé la révolte de loin, comme une lutte de classe qui ne le concernait pas: sans jamais participer aux manifestations, en éprouvant au fil du temps un dégoût accru face à la répression du pouvoir, puis en se sentant pris en étau dans la bataille entre armée et rebelles. «Les Syriens doivent être libres de choisir qui les gouverne. Mais fallait-il en arriver à la guerre?» demande Tarek, tout en disant soutenir ces «gens défavorisés, des campagnes ou des banlieues, qui demandent leurs droits».

Son iPad sur les genoux, il s’interrompt. Deux hommes musclés aux cheveux gominés se sont immobilisés à quelques mètres. L’étudiant les soupçonne d’appartenir aux moukhabarat, les services de renseignement libanais. «Cela me coûte de vous parler. Je risque d’avoir des ennuis, quand je rentrerai. Et, en même temps, je dois le faire, je dois dire que nous n’aimons pas le régime», dit Tarek.

Le verrou de la peur

Si le verrou de la peur n’a pas sauté chez ce jeune homme aisé, la culpabilité d’être loin de Damas est sensible. Il n’est pas le seul à se livrer aux mea culpa. «Sans doute le régime des Assad a-t-il tenu grâce à l’appui de la bourgeoisie sunnite. Mais celle-ci n’a jamais plébiscité la nature du pouvoir. Son soutien était opportuniste, pour les affaires, regrette Bassam. Mais c’est vrai, on a laissé faire pendant quarante ans, on a participé à ce système en ne réagissant pas.»

La fuite de cette classe aisée, issue de la communauté majoritaire en Syrie, précipitera-t-elle l’effondrement des Assad? Pas encore, répondent les intéressés, car de nombreux exils restent temporaires, et certains Damascènes sont déjà rentrés. Ces départs marquent pourtant, outre la peur des violences, la perte de confiance de cette bourgeoisie face aux capacités du régime défié par les rebelles.