France

A Bourges, les «gilets jaunes» croient au printemps de la révolte

Célèbre pour son printemps musical, la ville du centre de la France était avec Paris, ce samedi 12 janvier, l'un des épicentres de la mobilisation des «gilets jaunes». Récit en direct, par notre envoyé spécial dans la cité berrichonne.

La rue Moyenne est noyée sous les lacrymogènes. Toute la matinée, la tranquille ville de Bourges (Cher) a patienté, vitrines et devantures fermées. Debout devant leur magasin «Sergent Major» aux couleurs vives, les deux jeunes vendeuses ont attendu, en vain, les clients de ce premier samedi de soldes. Erreur. L'audace commerçante est mal récompensée. Tout autour, le centre-ville de la cité berrichonne affiche portes et fenêtres closes, parfois derrière d'épais contreplaqués de protection.

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Ici, l'économie locale est depuis longtemps synonyme de déprime. Les villes du centre de la France comme Bourges, à moins de 250 kilomètres de Paris, forment l'épine dorsale de cette «périphérie» appauvrie par l'exode des emplois et de la richesse, accaparés par la capitale et ses banlieues. «Taxes, taxes, taxes... c'est le seul refrain que nous connaissons» s'énerve Olivier Martin, venu du département voisin de la Nièvre. Olivier est travailleur handicapé. Il dit gagner 1100 euros par mois, prime de handicap inclue. Il vient, vendredi, d'acquitter une nouvelle facture fiscale: «600 euros d'impôts locaux pour ses services municipaux presque invisibles. On est devenu des machines à payer» poursuit celui qui, à Nevers, est depuis le 17 novembre l'un des piliers des collectifs mobilisés sur les ronds-points. D'abord sur le parking du magasin Botanic, route de Fourchambault, puis rue du treizième de ligne, près de la piscine.

Affrontements entre policiers et «gilets jaunes»

Paul, un jeune maraîcher de la commune proche  de Vasselay, prête l'oreille au bruit des grenades lacrymogènes tirées non loin, au pied de la cathédrale de Bourges, par les CRS  cuirassés et casqués. C'est ici, place Séraucourt, sous le chateau d'eau de briques et près du chantier de la nouvelle maison de la culture, que les protestataires se sont, dès ce samedi matin, donné rendez-vous. Dans un café voisin, l'écran diffuse les images des affrontements entre policiers et «gilets jaunes» à Paris, sur la place de l'étoile et...dans les rues adjacentes de la cité berrichonne. L'écran est divisé en deux. Paris, capitale insurgée et sa place de l'étoile assiégée. Bourges, symbole de la province rebelle qui ne veut rien lâcher et d'un printemps des «gilets jaunes» qui recommence à bourgeonner. Vers midi, Maxime Nicolle, alias Fly Rider, l'un des visages connus des «gilets jaunes», familier des thèses complotistes, a donné ici le top départ de la protestation.  Journalistes et experts sécuritaires commentent en boucle à la TV. Tollé parmi les clients du café, tous revêtus du fameux gilet et revenus du centre ville: «Ces chaînes d'infos choisissent les images pour nous discréditer. BFM et cie, c'est de la m... Leurs journalistes n'interrogent que les manifestants aux propos incohérents. Notre mouvement, c'est plus une révolte, c'est une révolution». Un journaliste du «Berry républicain» acquiesce. La presse locale est du côté du «peuple».

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La préfecture de Bourges s'est barricadée. Des barrières anti-émeutes l'entourent. L'interdiction de manifester dans le centre a été décrétée. Sans succès. Les CRS chargent à intervalles réguliers pour desserrer l'étau. Le boulevard de la République, désert jusqu'à 14 heures, est devenu un champ de bataille. Des poubelles incendiées séparent manifestants et policiers. Mais le gros du cortège est pacifiste. Lucie, caissière dans un supermarché Lidl exceptionnellement fermé, est arrivée à l'aube pour préparer des boissons chaudes aux manifestants, servies sous une pancarte «RF: République française - RF: Rotschild family» qui en dit long sur l'arrière-plan de lutte des classes de cette «fièvre jaune». Combien de manifestants ? De trois à six mille lâche un policier, derrière son véhicule stationné Place Saint Bonnet, près de la gare où les passagers à l'arrivée et en partance sont dûment fouillés. Sur son gilet, Lucie a écrit: «Contre le système économique. Pour une révolution culturelle». Place Séraucourt, là où les protestataires ont promis de se retrouver après leur marche, une grande bannière «Cahier de doléances» recouvre, sous une tente blanche, des paquets de tracts en faveur du RIC, le «référendum d'initiative citoyenne». «Pourquoi, en France, nous n'aurions pas le droit de nous exprimer comme vous le faites en Suisse ? interroge Jean-Charles, un retraité de 63 ans, «anarchiste et féru d'histoire».

La gabegie du système

La gabegie du «système» est dénoncée par tous. Gabegie de l'Elysée «occupé par ce blanc-bec de Macron». Gabegie de l'Union européenne dont les paysans des environs «perçoivent les aides à l'agriculture mais continuent de s'enfoncer, parce que les marchés des matières premières sont manipulés et que le gouvernement laisse faire». Gabegie de la gestion locale aussi. Bourges a beau tirer sa notoriété de son printemps musical qui attire chaque année actuelles et futures vedettes, des «gilets jaunes» en dénoncent les errements.

Le chantier à 30 millions d'euros de la nouvelle maison de la culture, juste en contrebas de l'ancienne, provoque une huée de critiques. Le prochain «printemps de Bourges» aura lieu du 16 au 21 avril. La culture mérite-t-elle une accalmie ? Pas sûr: «Ces élus, ils construisent avec les subventions de Bruxelles des centres culturels, des stades, des piscines qui profitent aux seuls entrepreneurs du bâtiment et aux soi-disants artistes descendus de Paris. Ils ont transformé nos villes en parkings, vidés les rues commerçantes en laissant proliférer les hypermarchés» grogne Olivier Martin, le «gilet jaune» nivernais. Bientôt neuf semaines de manifestations, chaque samedi, n'ont pas épuisé les revendications. Personne, dans ces rues de Bourges transformée en capitale d'un jour des «Gilets jaunes», ne croit au «grand débat national» supposé démarrer mardi 15 janvier. «Ils veulent un déballage pour mieux nous phagocyter. Mais nos propositions, tout le monde les connaît». 

La demande générale ? «Un geste fort. Quelque chose que tout le monde comprenne. pas un sac de noeuds autour du salaire minimum comme les 100 euros comme l'a annoncé Macron». Dans la cité berrichonne, incarnation de cette France vieillissante et peu à peu vidée de sa substance économique, deux mots-d'ordre surnagent: un indispensable coup de pouce aux petites retraites et le retour de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), partiellement abrogé en 2017.

«On ne mendie pas»

«Ce qu'on demande, c'est des exemples, des trucs concrets et massifs, complète Lucie, la caissière reconvertie en volontaire d'un jour. On ne mendie pas. On n'est pas des assistés. On veut voir que l'égalité est une réalité. Vous croyez vraiment que ça va se calmer avec ces annonces que personne ne comprend et ces coups de pouce au pouvoir d'achat que personne ne voit venir?». On se fraye une chemin vers le centre-ville. Blocage et jets de bouteilles au niveau de la rue Moyenne. Charge des CRS sur le parvis de la cathédrale, l'une des plus belles de France. Impossible d'accéder au Palais Jacques Coeur, du nom de ce grand commerçant berrichon de la Renaissance mort en 1456 sur l'île grecque de Chios, grand argentier du royaume sous Charles VII puis entré en disgrâce.

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La chocolaterie de la place Gordaine offre une façade aveugle, obturée par des planches, désormais barrées de slogans anticapitalistes. La place Saint Bonnet, où stationnaient les voitures de police, est livrée aux affrontements. Seul dégat majeur: la vitrine d'un Crédit Mutuel, prés du parc, est en train d'être vandalisée. Sa façade de planches a été arrachée. De jeunes cagoulés jettent contre les vitres une plaque d'égout et des pavés. Colère d'autres manifestants, furieux de voir ainsi «salir l'image du mouvement pas ces scènes de violence. Les CRS se rapprochent au pas de course. Sprint pour éviter une charge dans la rue Bourbonnoux, où nous avions échoué à notre arrivée samedi matin. Les gaz lacrymogènes nous rattrapent. Et l'histoire de la France révolutionnaire aussi: avant d'être rebaptisée, cette artère commerçante de Bourges se nommait «Rue des bonnets rouges», du nom de la coiffe portée par les paysans du Bourbonnais. Elle a été débaptisée en 1793, en pleine révolution. Le printemps de l'éruption française s'annonce agité. 

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