Les regards sont plus que jamais rivés sur le nuclear football, la mallette de 20 kilos qui suit le président américain dans tous ses déplacements. Celle qui, théoriquement, permet à tout moment à Donald Trump de déclencher des frappes nucléaires à distance grâce à une sorte de micro-télécommande appelée «biscuit».

Tenir tête 

Samedi, le général John Hyten a osé. Le responsable du Commandement stratégique de l’armée américaine a osé assurer qu’il n’obéirait pas à un «ordre illégal» de frappe nucléaire donné par Donald Trump. «Selon le code de l’armée, si vous exécutez un ordre illégal, vous allez en prison. Vous pourriez aller en prison pour le restant de votre vie», a-t-il précisé depuis le Canada, lors d’une conférence sur la sécurité.

Cette déclaration sème le doute. Elle intervient après un débat au Sénat qui tournait précisément autour du pouvoir du président en matière de frappes nucléaires, sur fond de tensions avec la Corée du Nord. Le premier débat au Congrès sur le bouton nucléaire depuis 1976.

Donald Trump a provoqué l’inquiétude, en septembre, en profitant de la tribune de l’ONU pour menacer de «détruire totalement» la Corée du Nord en cas d’attaque contre les Etats-Unis ou leurs alliés. Il avait préalablement promis le «feu et la fureur» à son leader Kim Jong-un. C’était juste après deux essais d’un missile balistique nord-coréen censé atteindre les côtes américaines.

«Processus décisionnel fantasque»

Certains sénateurs souhaitent limiter les pouvoirs du président, ou du moins s’assurer qu’aucun dérapage n’est possible. En clair: lui retirer l’accès au bouton nucléaire. Chris Murphy, sénateur démocrate du Connecticut, a osé dire ce que beaucoup pensent tout bas: «Nous craignons que le président des Etats-Unis soit si instable et si volatil que son processus décisionnel soit si fantasque qu’il puisse donner un ordre d’utiliser l’arme nucléaire complètement contraire aux intérêts de la sécurité nationale américaine.»

La plupart des experts et élus s’accordent à dire que tirer une fusée nucléaire en réaction à un missile nord-coréen capable de détruire une ville américaine pourrait être justifié. Mais la crainte est que Donald Trump se lance dans une «première frappe» préventive.

Limogeages en chaîne

Le débat a visiblement un peu agacé John Hyten. «Certains pensent que nous sommes stupides. Nous ne sommes pas stupides. Nous pensons beaucoup à ces questions. Quand vous avez de telles responsabilités, comment ne pas y penser?» a-t-il lâché à Halifax. Chargé de la supervision de l’arsenal nucléaire des Etats-Unis, il a précisé son rôle auprès de Donald Trump: le conseiller, lui présenter des options, passer en revue les scénarios qui restent dans la légalité.

Le général à la retraite Robert Kehler, à la tête du Commandement stratégique de l’armée de janvier 2011 à novembre 2013, avait déjà indiqué, mardi devant le Sénat, que l’armée était «obligée de refuser de suivre un ordre illégal». Mais il s’est montré évasif sur la suite: que se passerait-il si le commandant jugeait un ordre présidentiel illégal? Une des options serait que le président limoge toute la chaîne de commandement qui s’oppose à lui pour parvenir à ses fins. Et envoie les réfractaires devant une cour martiale.

Silence radio de Trump

Techniquement, le président américain est bien le commander in chief, celui chargé de prendre des décisions pour défendre la nation contre tout danger, et donc susceptible de déclencher le feu nucléaire. L’article 2 de la Constitution reste néanmoins peu précis sur ce point.

Voici ce qu’il stipule: «Le président sera commandant en chef de l’armée et de la Marine des Etats-Unis, et de la milice des divers Etats quand celle-ci sera appelée au service actif des Etats-Unis. Il pourra exiger l’opinion, par écrit, du principal fonctionnaire de chacun des départements exécutifs sur tout sujet relatif aux devoirs de sa charge.»

Curieusement, Donald Trump, habituellement prompt à réagir quand il se sent humilié, a pour l’instant laissé le général Hyten tranquille. Sur Twitter, il était ces dernières heures davantage préoccupé par l’affaire des trois jeunes basketteurs cleptomanes rentrés de Chine. Et par l’attitude du père de l’un d’eux, pas assez reconnaissant de ses efforts pour les sortir de prison. «J’aurais dû les laisser en prison!» écrit-il dans un de ses tweets incendiaires. Pas un mot sur le général Hyten, ni sur la crainte d’élus qu’il fasse un mauvais usage du bouton nucléaire.

En novembre 2016, quelques jours avant l’élection présidentielle, même Barack Obama avait soulevé le problème, lors d’un meeting en Caroline du Nord. Il avait lâché: «Quelqu’un qui ne peut pas gérer un compte Twitter ne peut pas non plus s’occuper des codes nucléaires.»