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Bowe Bergdahl, traître ou héros

Le sergent américain libéré samedi par les talibans avait déserté. Son geste divise autant qu’il dérange ses compatriotes

Bowe Bergdahl, traître ou héros

Etats-Unis Le sergent américain libéré samedi par les talibans avait déserté

Son geste divise autant qu’il dérange ses compatriotes

La libération du sergent américain Bowe Bergdahl, détenu ces cinq dernières années dans le maquis afghan, devait réjouir les Etats-Unis. Elle ne cesse de les diviser. Dès la nouvelle connue samedi, de premières critiques ont fusé contre la décision de l’administration Obama de troquer l’élargissement du jeune homme contre celui de cinq hauts dirigeants talibans (lire l’encadré). Lundi, d’autres voix se sont élevées pour demander que le militaire, capturé après avoir déserté, ne soit pas traité en héros, mais en traître. La belle histoire a tourné à la foire d’empoigne.

Comment en est-on arrivé là? Bowe Bergdahl est né en 1986 dans l’Idaho au sein d’une famille modeste, profondément marquée par la foi calviniste. Il a partagé son enfance et son adolescence entre la nature sauvage de l’Ouest américain et la petite demeure familiale où ses parents se sont chargés de sa scolarité, lui prodiguant un enseignement dominé par les cours de morale et de religion. L’esprit gavé d’idéaux et de rêves héroïques, il a abordé l’âge adulte en multipliant les petits boulots et les tentatives avortées d’aventure, dont celles de s’engager en France dans la Légion étrangère. Un itinéraire qui l’a conduit à intégrer finalement l’armée de son pays.

Bowe Bergdahl s’est lancé dans sa nouvelle vie avec son enthousiasme habituel. Une attitude qui a tranché d’emblée avec celle de ses camarades, moins romantiques. Envoyé à l’âge de 23 ans sur le terrain afghan, dans un poste minuscule de la province de Paktika, il a continué à se distinguer, étudiant des cartes de la région quand ses compagnons regardaient Playboy, apprenant les langues locales quand les autres trouvaient leur plaisir à descendre des bières et à avaler des saucisses. «Il passait plus de temps avec les Afghans qu’avec sa section», assurera même plus tard un témoin. Autant de singularités qui ont valu au jeune homme des surnoms ironiques, comme «M. Intensité» ou «SF», pour Forces spéciales.

Le comportement de Bowe Berg­dahl ne reflétait pas seulement un fort individualisme. Il traduisait aussi une désillusion grandissante vis-à-vis de l’attitude de ses camarades et, plus généralement, de l’engagement américain en Afghanistan. Le mépris dont témoignaient ses compatriotes à l’égard des locaux l’irritait au plus haut point, comme l’a profondément choqué la vision d’une fillette écrasée par un véhicule blindé.

Le soldat a confié son dégoût à ses parents de façon toujours plus véhémente. «La vie est trop courte pour se charger de la damnation des autres ou pour la passer à aider des imbéciles à poursuivre leurs idées erronées, a-t-il déclaré dans un e-mail daté du 27 juin 2009, révélé par le magazine Rolling Stone . J’ai vu leurs conceptions à l’œuvre et j’ai honte d’être Américain. L’horreur de leur arrogance de pharisiens dans laquelle ils se vautrent. Elle est révoltante.» Parlant des Afghans, Bowe Berg­dahl continue: «Ces gens ont besoin d’aide. Mais tout ce qu’ils reçoivent, ce sont les remarques du pays le plus arrogant du monde, qui leur dit qu’ils ne valent rien et qu’ils sont stupides, qu’ils ne savent pas comment vivre.» A ce message désespéré, le père du soldat a répondu peu après: «Obéis à ta conscience. […] En matière de vie et de mort, et tout spécialement à la guerre, il n’est jamais bon de l’ignorer.»

Dans la nuit du 29 au 30 juin 2009, après avoir terminé un tour de garde, Bowe Bergdahl a ramassé une gourde, un couteau, sa caméra digitale et son journal intime puis, profitant du couvert de l’obscurité, s’est enfui de sa base, en direction du Pakistan voisin. Une destination qu’il n’a jamais atteinte. Après quelques heures de cavale, il a été appréhendé par «ceux d’en face».

Le geste de Bowe Bergdahl a été diversement apprécié. «Je suis très fier de ta faculté d’adaptation, de tes dons linguistiques, de ton souhait traduit en acte de servir ce pays [les Etats-Unis] dans une guerre très difficile et longue, a déclaré dimanche le père du soldat [devenu sergent en captivité par promotion automatique à l’ancienneté]. Mais je suis plus fier encore de ton désir d’aider les Afghans.»

Mais d’anciens camarades du jeune homme ont exprimé de tout autres sentiments. «Il s’est barré, a ainsi déploré sur CNN le soldat José Baggett. Il était là pour nous protéger et au lieu de ça, il a décidé de tracer son propre chemin.» En d’autres mots, l’individu a trahi son groupe. Une page intitulée «Bowe Bergdahl n’est pas un héros» a été créée sur Facebook, où elle relaie une pétition demandant de punir le militaire pour abandon de poste.

L’armée américaine a préféré, jusqu’ici, ne pas qualifier l’attitude dérangeante du soldat. Mais son commandant suprême, le général Martin Dempsey, a affirmé mardi qu’elle ne «fermera pas les yeux si une faute délibérée a été commise». La désertion en temps de guerre est passible de la peine de mort aux Etats-Unis. Pour l’instant, Bowe Bergdahl est l’objet d’évaluations médicales et psychologiques. En attendant, selon des sources autorisées, de suivre une longue thérapie dans un hôpital militaire de San Antonio, dans le sud du Texas.

«La vie est trop courte […] pour la passer à aider des imbéciles à poursuivre leurs idées erronées»

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