A priori, la Chine de 2016 n’a plus rien à voir avec celle de 1966, lorsqu’un des pays les plus pauvres de la planète sombra dans les violences de la Révolution culturelle. Vraiment? «Nous ne permettrons jamais qu’une faute telle que la Révolution culturelle se reproduise», écrivait le 17 mai dernier Le Quotidien du peuple, coupant court à toute forme de rappel historique. La veille, l’organe de presse du Parti communiste, comme tous les médias de Chine, était resté muet alors que l’on célébrait le 50e anniversaire de cet événement qui changea le cours de l’histoire chinoise.

Pourquoi cette censure, pourquoi maintenir le tabou? Alors que les plus hauts dirigeants de la deuxième puissance économique mondiale sont les rejetons de cette révolution, le débat public sur les causes et les conséquences d’un des plus grands délires politiques du XXe siècle est verrouillé. La Révolution culturelle fut «une erreur complète sur le plan théorique et pratique», ajoutait Le Quotidien du peuple, reprenant mot pour mot le verdict du parti prononcé 35 ans plus tôt. De quelles erreurs parle-t-on? Silence.

«Clore la discussion»

«La Révolution culturelle ne peut pas revenir et ne reviendra pas. Elle n’a pas sa place dans la Chine d’aujourd’hui», ajoutait le Global Times, autre journal du parti au ton nationaliste. «C’était une façon de clore la discussion», explique Zhang Ning, professeure de chinois à l’Université de Genève. Car, en réalité, discussion il y a, sur Internet, en petit cercle, en catimini. Elle est parfois virulente.

A gauche, des intellectuels rêvent de ressusciter la Révolution culturelle, cette voie chinoise qui permettrait de rompre avec la globalisation capitaliste. A l’inverse, dans le camp libéral, faire le procès de cette période est une façon détournée de dénoncer les dérives du pouvoir actuel. Depuis sa prise de pouvoir en 2012, Xi Jinping a instauré un nouveau climat de peur: contrôle plus strict de l’information, multiplication des aveux publics de personnes accusée par le parti, purges politiques au nom de la lutte contre la corruption, retour d’un vocabulaire révolutionnaire. Le secrétaire général a fait le nettoyage dans les milieux journalistiques, académiques et juridiques. «Les gens ont l’impression d’un possible retour à l’époque maoïste», ajoute Zhang Ning.

«Vieux fils de pute»

Parler de politique au téléphone avec ses parents ou des amis? Mieux vaut désormais y réfléchir à deux fois. Bi Fujian, un célèbre présentateur de la télévision centrale chinoise, n’a-t-il pas été licencié l’an dernier après avoir traité Mao de «vieux fils de pute» lors d’un dîner entre amis dont les images ont été relayées sur le YouTube chinois?

«Un retour à la Révolution culturelle est la dernière chose que voudrait Xi Jinping», corrige Frank Dikötter, historien à l’Université de Hongkong, qui rappelle que le père du dirigeant chinois a été une victime de Mao et qu’il a lui-même été envoyé à la campagne pour se faire rééduquer à la fin des années 60. Associée au chaos, toute valorisation de cette période, autre que purement folklorique, à travers ses opéras révolutionnaires par exemple, demeure proscrite par le pouvoir. Par contre, les références au Mao du début du régime communiste, celui des années 50, se multiplient. L’image du guide suprême, du Staline chinois, revient en force.

Non-dits et secrets de famille

Que reste-t-il au juste en Chine aujourd’hui de la Révolution culturelle, cette guerre civile qui effaça, comme c’est souvent le cas en pareille situation, toute distinction entre victimes et tortionnaires, en dehors des non-dits et des secrets de famille? Bizarrement, il n’existe aucun bilan culturel de cette révolution qui mit à terre des milliers de temples, de statues et d’édifices anciens. «C’est un des paradoxes de cette révolution: elle fut très peu culturelle», ajoute Nicolas Zufferey, professeur de chinois à l’Université de Genève. Elle donnera toutefois naissance à deux courants littéraires dans les années 70 et 80, la littérature des cicatrices et celle des racines, qui témoignent des violences politiques et de la vie à la campagne.

Frank Dikötter souligne un autre héritage, plus surprenant, et qui perdure: l’émergence d’un espace économique privé qui contourne l’économie planifiée imposée par l’Etat. Durant la dernière phase de cette révolution, celle que l’historien appelle les «années grises» (1972-1976), les Chinois, paysans en tête, ont repris l’initiative, le marché noir s’est généralisé, la terre a été redistribuée. «On a l’image d’une Chine brisée par Mao puis sauvée par Deng Xiaoping. C’est faux. Deng Xiaoping a restauré l’autorité du parti mais n’a pas pu revenir à l’économie collectiviste. Il a été forcé de suivre le mouvement, de libéraliser l’économie.»

Le génie tactique de Deng

Cette synthèse, fruit du génie tactique de Deng Xiaoping, combinant ouverture économique et répression politique, est toujours en vigueur. La révolte étudiante de 1989 a été la dernière tentative de remise en cause. Elle a été stoppée dans le sang avec l’aval du Petit Timonier. «Xi Jinping est dans la continuité d’une politique née en 1979 et qui est le résultat direct de la Révolution culturelle», conclut l’historien. La politique d’une dictature somme toute très classique.


Chronologie

1949 Fondation 
de la République populaire 
de Chine.

1956 Rapport Khrouchtchev 
sur les crimes 
de Staline.

1958 Lancement 
du Grand Bond 
en avant par Mao qui se soldera 
par la mort de 
30 à 40 millions 
de personnes.

1966 Début de la Grande révolution culturelle prolétarienne

1968 Intervention 
de l’armée pour mettre un terme 
à la guerre civile.

1976 Mort de
 Mao Tsé-toung.

1981 Le Parti communiste conclut 
que la Révolution culturelle 
a été une «grave erreur» 
ayant entraîné «une catastrophe pour le pays 
et le peuple».


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