Que ressent-on après avoir présidé aux destinées du pays le plus peuplé de la planète durant une décennie qui a vu le revenu moyen de ses habitants quadrupler et son économie passer du sixième au deuxième rang mondial? Un peu de fierté? L’espoir d’entrer dans l’histoire comme l’un des grands hommes qui a changé le destin de la Chine? La crainte de lendemains qui déchantent? Au terme d’un discours de 1 heure 39 minutes, lu sur un ton soporifique, Hu Jintao, le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC), a simplement applaudi, fourré sa montre dans la poche de son veston, fait une première courbette face aux 2270 délégués réunis en congrès, puis une seconde face aux 200 membres du Comité central. Ensuite, comme un automate, il a regagné son pupitre aligné auprès de ses camarades du Politburo sous l’étoile rouge géante incrustée au plafond de la salle de conférences du Palais du peuple.

Pour son dernier rapport en tant que chef du PCC, Hu Jintao n’a insufflé aucune note personnelle. Tout le monde s’interrogeait sur ce cadre parfaitement lisse lorsqu’il succéda à Jiang Zemin en 2002. Alors qu’il s’apprête à transmettre le flambeau à son successeur, Xi Jinping, on ne sait rien de plus. Le masque n’est jamais tombé. A l’heure du bilan, il aurait pourtant pu s’attribuer quelques mérites. Il est au contraire resté figé dans le rôle de l’apparatchik, primus inter pares, déroulant un catalogue de succès nationaux, de mesures volontaristes, avec une petite dose d’autocritique.

Etat social

Dans la colonne des satisfecits, il y a la croissance économique (10% en moyenne durant dix ans) et l’extraordinaire succès de la stratégie d’intégration au commerce international. Grâce à une politique «scientifique» (relance économique par les investissements d’Etat), Hu Jintao souligne que la Chine a été le premier grand pays à se redresser après la crise financière mondiale de 2008. C’est également sous sa houlette que son pays a organisé ses premiers Jeux olympiques (Pékin 2008) et accueilli sa première Exposition universelle (Shanghai 2010), deux événements considérés comme majeurs pour le «renouveau de la nation chinoise».

Là où le secrétaire général a sans doute le plus pesé sur les choix gouvernementaux, c’est la politique sociale. Après le démantèlement du système collectiviste qui avait permis à une majorité de Chinois de s’enrichir mais de se retrouver dans le même temps laissés à eux-mêmes sur le plan social, l’Etat central a réinvesti ce domaine grâce à l’amélioration de ses finances. Résultat, sur le papier du moins: l’enseignement obligatoire gratuit et un système d’assurance vieillesse de base ont été établis dans l’ensemble du pays, et l’assurance maladie est en passe de l’être.

Approfondir les réformes

Le secrétaire général reconnaît que les «contradictions sociales» se sont entre-temps exacerbées, formule désignant le fossé riches-pauvres et la multiplication des manifestations (180’000 l’an dernier, selon les chercheurs locaux). Mais pour remédier à ces maux, il n’est pas question d’abandonner la voie des réformes et de l’ouverture du pays engagée par Deng Xiaoping il y a plus de trente ans. «Il faut poursuivre fermement la voie du socialisme à la chinoise», dit Hu Jintao, qui martèle que «notre pays se trouve toujours au stade primitif du socialisme».

Le PCC veut à la fois «respecter davantage la loi du marché» et «consolider l’économie publique». Contrairement à son prédécesseur qui avait ouvert les portes du parti aux entrepreneurs privés, Hu Jintao n’a pas eu un mot pour ce secteur de la société qui se plaint amèrement d’un affaiblissement de son autonomie ces dernières années au profit des grands groupes d’Etat. Tout juste est-il question de réorienter les investissements publics vers les activités dont dépend «la sécurité de l’Etat». L’heure n’est pas à un retrait plus significatif de l’Etat de l’activité économique, comme l’espérait le camp des réformateurs depuis de nombreux mois.

La pureté ou la mort

Ces mêmes réformateurs qui attendent les signaux d’une évolution politique du régime en sont pour leurs frais. S’il est à plusieurs reprises question de démocratie dans ce discours de plus de 60 pages, elle reste uniquement cantonnée au fonctionnement interne du parti. La «démocratie populaire», le «centralisme démocratique» sont à l’honneur comme il y a 60 ans, le marxisme-léninisme et la «pensée Mao Tsé-toung» demeurant le socle idéologique du régime.

La période à laquelle a présidé Hu Jintao sera-t-elle un jour considérée comme la décennie perdue? La dynamique économique très favorable aurait pu permettre une évolution graduelle du régime en généralisant par exemple des élections au niveau local. On a au contraire assisté à une glaciation et à la multiplication d’arrestations dans les rangs des opposants. La corruption endémique est en grande partie liée au gel de la structure du pouvoir chinois qui offre à un petit groupe d’individus – les cadres du parti – des prérogatives extraordinaires sur les ressources du pays.

Cette corruption révélée de façon spectaculaire au plus haut niveau de l’Etat par l’affaire Bo Xilai mine la légitimité du parti. «A défaut d’un règlement correct de cette question, le parti risquerait d’essuyer un coup fatal, voire d’aller vers sa propre perte avec l’Etat qu’il dirige», diagnostique le secrétaire général. Ce constat n’est pas nouveau. La réponse non plus. Plutôt qu’envisager une réforme de la gouvernance, le parti prône une purification idéologique, un renforcement de la discipline. «Nous persisterons dans la voie de lutte anti-corruption à la chinoise», indique Hu Jintao. Puis il conclut: «Puissions-nous brandir bien haut l’étendard du socialisme à la chinoise, nous unir plus étroitement autour du Comité central et […] créer un meilleur avenir pour le peuple chinois et la nation chinoise!»