OTAN

Bras de fer pour le contrôle de la mer Noire

La région de la mer Noire, théâtre de l’annexion de la Crimée en 2014, est au cœur de toutes les préoccupations de l’Alliance atlantique dont le sommet s’ouvre vendredi à Varsovie

Quelle attitude adopter face à une Russie de plus en plus belliqueuse? La force ou le dialogue? Depuis l’annexion éclair de la Crimée en 2014, cette question ne cesse de tarauder les responsables occidentaux. Ancien ministre bulgare des Affaires étrangères, Solomon Passy croit avoir trouvé le bon compromis. «Face aux Russes, il faut toujours rester courtois. Et disposer d’une excellente armée», dit ce pro-occidental convaincu, artisan de la rentrée de son pays dans l’Alliance atlantique (OTAN) en 2004.

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C’est, en tout cas, cette formule que l’OTAN semble aujourd’hui vouloir mettre en œuvre lors du sommet de Varsovie des 8 et 9 juillet. Les Etats membres annonceront plusieurs mesures pour «contenir» les velléités expansionnistes du Kremlin, tout en se déclarant «ouverts au dialogue». Mais une autre initiative, menée de manière beaucoup plus discrète sur le flanc sud de l’Alliance, risque également de faire des étincelles: la création d’une «flotte permanente» de l’OTAN dans la mer Noire. Ce projet, porté par Bucarest depuis 2004, a connu ces derniers mois une accélération grâce au soutien turc et le ralliement de l’Ukraine. «Quoi qu’en décide le sommet de Varsovie, la militarisation de cet espace stratégique est inéluctable», estime Dimitar Bechev, de la London School of Economics.

Le contrôle de cet espace fait déjà l’objet d’un intense bras de fer entre la Russie et les pays riverains, dont trois (la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie) sont membres de l’Alliance et les deux autres (l’Ukraine et la Géorgie) en conflit plus ou moins ouvert avec Moscou. L’annexion de la Crimée a été le point de non-retour: «La mer Noire est devenue un lac russe!» s’était insurgé le président turc, Recep Tayyip Erdogan. La position géographique de la péninsule permet en effet de tenir littéralement en joue tous les riverains et Moscou n’a pas tardé à y installer des batteries de missiles S-400 (sol-air) et Bastion (sol-mer).

Les Russes ont également mis les bouchées doubles pour moderniser leur flotte du sud et intensifié leur présence dans les airs. Les accrochages se sont multipliés, les navires américains étant soumis à un véritable harcèlement dans la région. L’incident le plus spectaculaire a été le survol, jugé très dangereux, du destroyer USS Donald Cook par deux Soukhoï en septembre 2014. Le président bulgare Rossen Plevneliev avait aussi dénoncé la multiplication des incursions d’avions espions russes, une véritable guerre d’usure, selon lui, pour mettre à genoux la défense aérienne des pays voisins.

Convention de Montreux

En réponse, l’OTAN a multiplié les exercices, envoyant dans la région des navires autrement plus impressionnants que ceux des flottes locales. Problème: selon la Convention de Montreux (1936), qui régit toujours la navigation en mer Noire, la présence de navires étrangers est limitée à vingt et un jours – d’où cette idée de flottille permanente sous la bannière de l’OTAN.

Mais l’initiative, qui a suscité la colère de Moscou, a aussi révélé de sérieuses dissensions parmi ses membres potentiels. Lors d’une visite à Sofia à la mi-juin, le président roumain Klaus Iohannis a ainsi eu la mauvaise surprise de voir ses alliés opérer une spectaculaire volte-face. «Ce que je veux voir en mer Noire, ce sont des yachts et des touristes, non pas des frégates», a tonné le premier ministre Boïko Borissov, dénonçant ces «faucons qui cherchent la guerre» avec la Russie. Beaucoup ont vu dans cette rebuffade bulgare la main du Kremlin, qui aurait ainsi réussi à torpiller ce projet dans l’œuf.

Cela n’exclut pas des motivations plus prosaïques. «La Russie a bon dos dans cette affaire», affirme Maxime Samorukov, du Centre Carnegie de Moscou, peu suspect de sympathies pour Vladimir Poutine. Selon le chercheur, Boïko Borissov n’a pas voulu s’aliéner l’électorat pro-russe dans le pays ainsi que les nationalistes, ces derniers acceptant très mal l’idée de confier le commandement de cette flottille à la Turquie, le seul pays disposant d’une marine digne de ce nom dans la région. «Les Turcs ont déjà descendu un chasseur russe, rappelle l’expert. Et s’ils décidaient d’en abattre un deuxième? La Bulgarie va-t-elle rentrer en guerre contre la Russie par la seule volonté d’Ankara?» Force est de reconnaître que sa remarque vaut pour l’ensemble de l’Alliance.
Alexandre Lévy, Sofia

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