«Nous avons vécu pendant des années dans un pays où les citoyens étaient esclaves de l'Etat et nous pensons toujours qu'il n'y a qu'un seul tsar et que nous sommes ses laquais, prêts à lui sacrifier nos vies et nos enfants et heureux quand il les dévore.» Cette diatribe de Mikhaïl Khodorkovski, le patron du géant pétrolier Yukos qui subit depuis trois semaines des attaques judiciaires téléguidées par le Kremlin, montre que le bras de fer est loin d'être terminé. C'est aussi ce qu'indique la décision d'un tribunal, mercredi, de maintenir en détention Platon Lebedev, président du groupe financier Menatep qui contrôle Yukos, accusé d'acquisitions frauduleuses de compagnies étatiques dans les années 1990.

Le marché boursier russe, qui avait déjà perdu 20 milliards de dollars dans cette crise, s'est mis aussitôt à replonger. La remise en question de la façon dont Yukos s'est constitué dans les années 1990 – en s'emparant à prix d'amis et avec la complicité de l'Etat des restes de l'empire industriel soviétique – peut faire trembler toute l'économie: tous les grands groupes actuels sont nés de cette manière. Pourtant, selon le politologue Sergueï Markov, qui a ses entrées au Kremlin, certains oligarques font déjà antichambre auprès du gouvernement pour réclamer les dépouilles de Yukos.

Khodorkovski semble chercher la confrontation. Il ne veut pas renoncer à se mêler de politique – principal grief de Vladimir Poutine et de ses affidés, offusqués de voir l'oligarque financer des partis d'opposition pour s'assurer lors des prochaines élections une Douma à sa main: «Comme citoyen j'ai le droit et le devoir d'avoir des opinions politiques et de les défendre. Sinon, ce sont les procureurs qui nous dictent notre vie politique.»

Mais l'affaire Yukos va au-delà d'une lutte pour quelques députés. Ses conséquences économiques d'abord apparaissent désastreuses, propres à rompre la fragile confiance retrouvée des gros investisseurs étrangers dans le marché russe après le mémorable bouillon de 1998. Les raisons des attaques contre Yukos ensuite pourraient cacher une réelle volonté des siloviki – les hommes de l'ex-KGB qui forment au Kremlin un clan de plus en plus influent – de récupérer à leur profit les richesses des oligarques et apparaître dès le début du deuxième mandat de Poutine comme les vrais maîtres du pays. Des siloviki qui sont peut-être alarmés par les rumeurs de fusion entre Yukos et un autre géant mondial – Exxon et Shell sont cités – pour constituer le plus grand groupe pétrolier au monde, avec apport massif de capitaux et d'influences étrangères: un scénario qui rendrait Khodorkovski encore plus riche, plus puissant et définitivement intouchable.

Shell connaît d'ailleurs depuis quelques jours de sérieux ennuis en Russie: le gouvernement vient de lui ordonner de cesser des travaux de développement de champs pétroliers dans le territoire autonome de Khanti-Manssisk, en Sibérie occidentale, et menace d'annuler les licences d'exploitation, pour non-respect du calendrier des travaux.

Vladimir Poutine, lui, se tait toujours. Signe d'hésitation, comme l'explique Sergueï Markov: «Son cercle d'intimes essaie de le persuader que les oligarques veulent reprendre le pouvoir. Poutine comprend cette crainte, mais il sait aussi qu'il ne sert à rien de remplacer les oligarques actuels par d'autres. C'est le système qu'il faut changer mais le président ne semble pas savoir comment.»

Le chef du Kremlin est connu pour être un homme plutôt influençable, qui hésite longtemps entre les conseils contradictoires des divers clans qui gravitent autour de lui. Il serait pourtant étonnant qu'il écoute son ministre de l'Economie, German Gref – un libéral qui sait compter –, ou son premier ministre Mikhaïl Kassianov – eltsinien et donc proche des oligarques – et qui crient au feu devant les dégâts économiques déjà occasionnés. Ces dégâts, estiment certains spécialistes comme Nikita Maslennikov, président du conseil d'administration de Cross & Partners, finiront par faire fléchir le Kremlin: «Il semblerait que le Parquet ne veuille plus reculer de peur de perdre la face. Mais cette tactique a déjà coûté 20 milliards de dollars au pays. Quand elle en aura coûté 50 ou 100, plus personne ne souciera de perdre ou non la face.»

Prochaine échéance: la décision ce vendredi du Ministère anti-monopole d'avaliser ou non la fusion Sibneft-Yukos. Une décision positive montrerait, selon un analyste financier de la place, «que le pouvoir n'en veut qu'à certains aspects de Yukos mais non à la compagnie en elle-même».