Officiellement, l'heure est encore à l'attaque. Unissant toutes les forces contre Barack Obama, les républicains tentent de mobiliser leur base et d'y ajouter les votes des indécis, afin de reprendre l'avantage dans des sondages qui ne sont pas bons pour eux. Un peu partout, le message est devenu celui du combat contre «le socialisme» qu'incarnerait le démocrate. Moins d'impôts, moins d'intervention de l'Etat, la défense des valeurs conservatrices traditionnelles, une Amérique forte sur le plan international: la formule habituellement gagnante pour le grand vieux parti.

Unité de façade

Pourtant, derrière cette unité de façade, les brèches sont de plus en plus béantes dans l'édifice conservateur américain. A deux semaines du scrutin présidentiel, elles se centrent depuis dimanche autour de Colin Powell, ce général quatre étoiles qui vient de se déclarer en faveur de l'adversaire démocrate. «Il fait partie d'une nouvelle génération qui arrive sur la scène du monde», disait notamment l'ancien secrétaire d'Etat de George Bush, qui reste l'une des personnalités républicaines les plus populaires du pays.

Mais, davantage encore que ces louanges, c'est la critique implacable que formulait Powell à l'encontre de John McCain qui retenait l'attention: le candidat était ainsi décrit comme quelqu'un qui a «amené le Parti républicain plus à droite». Le général s'inquiétait de la perspective que McCain, une fois élu, nomme des juges très conservateurs à la Cour suprême, qui pourraient notamment durcir les positions à propos de l'avortement. Surtout, allant même plus loin que les démocrates, Powell s'interrogeait sur le «jugement» du candidat: sa colistière Sarah Palin, jugeait-il, n'est pas prête à devenir la vice-présidente des Etats-Unis, et encore moins, le cas échéant, à en devenir sa présidente.

Colin Powell disait-il à haute voix ce qu'un certain nombre de républicains murmurent tout bas? Le général n'est pas à proprement parler un républicain typique. Il partage avec McCain l'image d'une personnalité toujours capable d'indépendance. Une image qui, précisément, donne leur force aux deux hommes. Lorsqu'il s'était déjà porté candidat à la nomination de son parti pour devenir président, en l'an 2000, McCain avait d'ailleurs laissé entendre qu'il ferait de Colin Powell son secrétaire d'Etat.

Aujourd'hui, l'image de McCain s'est cependant passablement écornée. Et certains républicains ont commencé à sortir les poignards des fourreaux. La semaine dernière, Christopher Buckley, l'homme qui écrivait les discours de George Bush père, avait lui aussi lancé un appel au vote en faveur d'Obama. Ce qui lui a valu d'être immédiatement excommunié du magazine National Review, ce fleuron conservateur que... William Buckley, le père de l'imprudent et l'un des fondateurs du conservatisme moderne américain, avait lui-même créé.

Ce cas n'est pas isolé. David Brooks, l'un des garants de l'orthodoxie républicaine éclairée, a qualifié le choix de Sarah Palin de «cancer pour le Parti républicain». Son collègue Bill Kristol assurait que la campagne de McCain est «une combinaison, devenue toxique, d'incohérence stratégique et d'incompétence opérationnelle».

Bon nombre de républicains n'ont accepté qu'à reculons la nomination de John McCain. C'est notamment pour rassurer cette frange, plus conservatrice sur les questions sociales, que Sarah Palin a été choisie. Avec elle, ce sont les tenants du «créationnisme» (ceux qui voient cohabiter les humains et les dinosaures) qui triomphaient. Mais ce choix en a offusqué d'autres, et notamment l'establishment plus tolérant qu'incarne d'une certaine manière Colin Powell.

De fait, ces tiraillements dépassent aujourd'hui la question d'une hockey mum vice-présidente, comme ils dépassent presque la figure de John McCain lui-même. Le sauvetage de Wall Street et des banques américaines à coups de centaines de milliards de dollars a fait bouillir les tenants du moins d'Etat. La position face au déficit budgétaire n'est pas tranchée. Au terme de huit ans de «doctrine Bush», les républicains ne savent pas même exactement quelle politique étrangère ils défendent, entre interventionnisme à tous crins ou défense des seuls intérêts de l'Amérique. Une défaite le 4 novembre signifierait sans doute une lutte à couteaux tirés entre ces diverses tendances. Une victoire de McCain, au contraire, amènerait au pouvoir un Parti républicain pratiquement atomisé.