A l’automne 2008, une partie de l’élite judiciaire norvégienne est réunie pour un anniversaire dans une rue d’Uranienborg, quartier d’élégantes villas situé au centre d’Oslo. Parmi les invités, un homme blond s’entretient avec les convives, prenant plaisir à titiller les uns et les autres sur leurs opinions politiques. En son for intérieur, il rumine une idée plus sinistre: «Ces juges affiliés au Parti travailliste devraient être considérés comme des traîtres à leur peuple. Si seulement ils se doutaient qu’un de leurs invités est un chevalier justicier, affilié au mouvement de résistance européen!» Anders Behring Breivik, qui relate cet épisode dans son manifeste de 1500 pages, conclut: «Une bonne soirée, cela dit, et on s’est bien amusé.»

Manuscrit – sa vie

La semaine dernière, cet homme qu’on recevait sans méfiance dans la bonne bourgeoisie d’Oslo a tué 77 de ses compatriotes dans un double massacre à la bombe et à l’arme automatique. «Il faut arriver à comprendre ce qui pousse une personne qui a des idées extrémistes à passer à la violence. Il nous faut comprendre le processus, quelle que soit l’idéologie», déclarait jeudi Tim Jones, conseiller du coordinateur de la lutte contre le terrorisme de l’Union européenne.

Même si de nombreuses zones d’ombre subsistent, le manifeste mis en ligne par le tueur permet de mieux saisir les étapes de son basculement. Car à côté d’indigestes élucubrations géopolitiques et de conseils sur les explosifs, ce texte est aussi le récit – parfois glaçant, parfois presque touchant – de sa vie.

L’enfance brisée

A la base de son existence, une cassure: alors qu’il a 1 an, ses parents divorcent et se disputent sa garde, finalement confiée à sa mère. Il voit épisodiquement son père jusqu’à l’âge de 15 ans, lorsque ce dernier rompt tout contact avec lui. Il ne le reverra jamais. «Il avait quatre enfants [ndlr: dont trois de deux autres mariages], mais il a rompu le contact avec chacun d’entre eux […]. Je ne lui en veux pas, mais certains de mes demi-frères et sœurs, oui. Le truc, c’est qu’il n’est juste pas très bon avec les gens.»

Lorsqu’Anders Breivik tente de le revoir une dernière fois en 2006, son père refusera, se disant «pas préparé mentalement» et prétextant une santé fragile.

Tout en grandissant dans un milieu «privilégié», Anders Breivik pense que son éducation a «complètement manqué de discipline». A 12 ans, il fait les 400 coups avec des amis immigrés, taguant sans relâche les bâtiments d’Oslo. A en croire le document, ses copains se nomment «Onor, un Turc, Jonathan, un Erythréen, […], Arsalan Ahmad Sohail, Faizal et Wazim du Pakistan». Ils fréquentent la scène hip-hop et le milieu de la gauche radicale d’Oslo, qu’il décrit comme étroitement liés à l’époque.

Dans son récit, il contraste le comportement de ses amis musulmans – solidaires dans les bagarres, virils, fiers de leur religion – avec celui des Norvégiens d’origine, décrits comme des mauviettes qui se font dépouiller sans réagir par les étrangers.

Mais alors que l’extrême gauche et les associations antiracistes défendent les immigrés, les skinheads et autres groupes de Norvégiens «blancs» qu’il croise épisodiquement à l’école sont taxés de racisme par les médias et la gauche. C’est pour lui l’injustice originelle: «Je me rappelle avoir pensé à un certain moment: ce système me rend malade.»

Un surdoué qui décroche

A 16 ans, Anders Breivik rompt avec le milieu hip-hop et entre dans les jeunesses du Parti du progrès (PP), formation populiste qui est aujourd’hui le second parti de Norvège. A l’école, il se décrit comme un élève doué et «très ambitieux», qui termine sa scolarité avec une demi-année d’avance. Mais il n’ira jamais à l’université et s’éduque tout seul, devenant, selon sa propre terminologie, un «intellectuel dévoué», doté d’un «ego relativement enflé» et souvent «arrogant».

La période qui suit est encore nébuleuse. Le jeune homme devient un chef d’entreprise autodidacte qui, selon ses dires, aurait gagné rapidement un million d’euros dans le commerce et les services sur Internet. Le début de son engagement de guerrier clandestin remonterait à 2002, lorsqu’il aurait été initié à Londres par un ordre de templiers anglais, mais l’on a pour l’heure trouvé aucune trace tangible de cet épisode, peut-être inventé a posteriori.

L’ermite

En 2003, c’est la fin de son engagement politique: candidat municipal à Oslo pour le PP, il manque son élection parce qu’un rival de la jeunesse du parti refuse de le soutenir. «Je ne lui en veux pas de m’avoir poignardé dans le dos, cela dit», note-t-il. Son isolement s’accroît. En 2004, il aurait passé un an à jouer au jeu vidéo en ligne «World of Warcraft», considéré comme particulièrement addictif.

Deux ans plus tard, il retourne vivre chez sa mère et entame ce qu’il appelle sa «période ascétique». Il dépense peu, ne travaille plus, commence la rédaction de son manifeste, déclaration de guerre officielle au «marxisme culturel» qui détruirait l’Europe. Dans ce texte, il s’adresse à une audience encore imaginaire – il passe d’ailleurs des journées entières à récolter des adresses e-mail sur Facebook, afin d’envoyer son texte à des milliers de «nationalistes primaires» lorsqu’il sera terminé.

Cet univers autocentré – jeux vidéo, blogs anti-islam qu’il dévore, manuscrit – le soutient dans ses moments de doute. «Le sentiment d’avoir raison seul contre tous n’est pas toujours facile à tenir, note Jean-François Mayer, un spécialiste des mouvements religieux qui a analysé le manifeste de Breivik. Pouvoir se dire que d’autres sont dans le même camp, cela lui offre une base de plausibilité sociale.»

«S’amuser chaque jour»

A l’automne 2009, son projet d’attentat entre dans sa phase de réalisation. Elle est éprouvante: Breivik achète une ferme qu’il transforme en fabrique d’explosifs, reste des heures à trimer dans des fumées toxiques qui l’affaiblissent et lui donnent la diarrhée. Pour enterrer son équipement, il creuse durant une journée un sol rocailleux d’une forêt infestée de moustiques, perdant des litres de sueur.

Son journal détaille ses recettes pour rester motivé: manger du chocolat, fumer, écouter de la musique trance, jouer aux jeux vidéo, effectuer des «marches de motivation et de méditation», manger un bon repas au restaurant – c’est «le système de récompense qui me fait fonctionner». «Il est important de s’amuser chaque jour: D», écrit-il en ponctuant son récit de smileys, ces petits visages faits de signes typographiques. Ceux-ci s’égrènent de façon glaçante à côté de phrases où Anders Breivik promet d’enduire ses balles de ricine, pour mieux faire souffrir ses victimes, ou lorsqu’il projette de s’équiper d’une baïonnette: «Marxiste en brochette» va bientôt devenir une marque exclusive des Chevaliers du temple européens: D».

Entre deux séances de préparatifs à la campagne, Anders Breivik continue à fréquenter sa mère, ses amis, des soirées de fête à Oslo. Cette normalité consciemment cultivée l’aide à donner le change lorsque des inconnus s’approchent de sa ferme et qu’il doit les éloigner sous des prétextes divers.

A plusieurs reprises, Anders Breivik dit avoir agi par «amour» pour ses «frères et sœurs européens». Tout à la fin de son manuscrit, une photo le montre posant d’un air protecteur à côté de sa mère et l’une de ses demi-sœurs. «Comme tous mes amis peuvent en témoigner, écrit-il, je n’aurais jamais fait de mal à une mouche.»