«L'élimination du Werder de la coupe de l'UEFA nous préoccupe davantage que les élections. De toute façon rien ne changera à Brême.» A peine ironique, la cliente qui sort de la chocolaterie Hachez - le meilleur chocolat d'Allemagne, s'enorgueillissent les Brêmois - ne sait pas encore si elle ira voter dimanche 13 mai, pour l'élection de la «Bürgerschaft», le parlement de la ville-Etat. Depuis plus de trois quarts de siècle, les sociaux-démocrates du SPD dominent la vie politique du plus petit Land du pays (440 km², 663000 habitants). Et cette année encore, tous les sondages leur prédisent le même score qu'il y a quatre ans: 42% des voix.

Pas de vagues à Brême. Les scandales, la situation financière catastrophique de la ville-Etat, les affaires glissent sur la grande coalition au pouvoir comme les bateaux chargés de touristes sur la Weser, en laissant à peine un sillage. Depuis douze ans c'est une coalition SPD-CDU, sociaux-démocrates et conservateurs, qui dirige la cité-Etat. Et une nette majorité de citoyens aimerait bien que les choses continuent ainsi.

Sous les poutres dorées, très à l'aise dans le décor foisonnant de l'Hôtel de Ville, un joyau de la Renaissance hanséatique, le maire (SPD) Jens Böhrnsen, qui dirige la coalition, rassure d'une voix que rien ne semble pouvoir faire sortir de son calme: tout va bien à Brême. Et il est vrai que la transformation économique est plutôt prometteuse pour la cité et son annexe maritime, le port de pleine mer de Bremerhaven, 130000 habitants, à 70 km en aval de la Weser, sur la mer du Nord. Si Brême a fait autrefois sa fortune par l'importation des «denrées coloniales», café, cacao, thé, fruits exotiques ou coton, l'avant-port de Bremerhaven se glisse sans rien dire dans l'ombre de Hambourg.

Deuxième port européen d'import-export de l'automobile, après Rotterdam, sixième port de conteneurs du monde, Bremerhaven devrait se voir doter d'un nouveau port de conteneurs avec des installations ultramodernes, pouvant accueillir jusqu'à 14 cargos en même temps. Investissements consentis par Brême et son voisin le Land de Basse-Saxe: plus de 500 millions d'euros.

Par ailleurs, pour défendre les quelque 16000 emplois qui dépendent directement ou indirectement d'Airbus, le gouvernement du Land a pris des risques en acquérant des parts dans EADS pour quelque 30 millions d'euros. L'aviation, mais aussi l'espace, avec une participation à la fusée Ariane, le renforcement de la recherche et de la haute technologie, l'agroalimentaire avec Kellogs, c'est désormais toute la structure économique de la vieille cité hanséatique qui est en mutation.

Mais il y a des couacs, comme la perte d'un investissement de 150 millions d'euros dans un projet mal ficelé de parc de loisirs, Space Park, ou le scandale dans la gestion d'hôpitaux publics. Il y a surtout l'endettement, 13 milliards d'euros, 20000 euros par tête d'habitant, qui est le plus lourd de toute l'Allemagne. Et, accusent les adversaires de la ville, les 8 milliards d'aide fédérale versés entre 1994 et 2004 n'ont pas servi à amortir la dette, mais ont été investis dans les infrastructures. Et malgré cela Brême s'enfonce jusqu'au cou.

Jens Böhrnsen n'y voit aucune responsabilité de la coalition ou de son propre parti, incapables de proposer un plan d'économies, comme les en accusent les Verts: c'est l'effet des villes centres, qui s'endettent pour la culture, les infrastructures, pour attirer de l'industrie, mais ne récoltent pas le fruit des impôts. Et il est vrai que 150000 travailleurs pendulaires viennent chaque matin de Basse-Saxe travailler à Brême sans y payer le moindre sou d'impôt. Un problème que Bâle ou Genève connaissent bien.

«De toute façon, l'endettement n'est pas un sujet, cela n'intéresse pas les électeurs», assure Thomas Röwekamp, chef de file de la liste CDU. C'est peut-être pour cela que ces derniers jours il martèle l'opinion avec ce qu'il pense être le plus grand scandale de la région: une ancienne terroriste de la Rote Armee Fraktion donnait sous un faux nom des cours d'allemand à des enfants d'immigrés, payée par l'Etat.

Il y a pourtant un autre scandale, celui de la disparité des revenus et des chances: un enfant sur trois dépend de l'aide sociale. L'enquête Pisa sur l'enseignement primaire a mis Brême au dernier rang du pays. Et le fait que le petit Kevin, 2 ans et 9mois, ait été - mal - suivi par les services sociaux, ne l'a pas sauvé: on l'a retrouvé battu à mort, dans le frigo de son père. Insuffisance notoire des services sociaux et démission de la sénatrice responsable.

Tout ne va pas si bien à Brême, ville riche - au troisième rang pour le niveau du Produit intérieur brut par habitant - et endettée, puissante et gagnée par la pauvreté, bourgeoise et sociale-démocrate.