A l’échelle du Brésil, Bruno Rangel est un agriculteur «moyen». Il récolte annuellement 35 000 tonnes de canne à sucre, culture dominante dans la région de Ribeirão Preto, dite «capitale de l’agrobusiness». Dans sa propriété de Guariba, à 60 kilomètres de là, la plante ondule au soleil, prête à être coupée. La quarantaine taciturne, le fazendeiro (grand propriétaire) jette un œil satisfait sur son domaine de 640 hectares. Il n’en cultive «que» les deux tiers. «Le reste, c’est de la conservation. Les écologistes ne devraient pas voir en nous des ennemis».

La clôture est haute et coiffée de barbelés, pour éviter les «invasions» du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), qui revendique une réforme agraire toujours en souffrance, malgré les treize ans de pouvoir du Parti des travailleurs (PT), avec l'ancien président Lula puis sa dauphine Dilma Rousseff, destituée en 2016. «Ils entrent, détruisent tout et ne produisent rien», lâche notre homme, qui voit où on veut en venir.

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S’il est favorable à la facilitation du port d’armes, défendue par le candidat d’extrême droite (Parti social libéral, PSL), grand favori du premier tour de la présidentielle du 7 octobre, ce n’est pas pour tirer sur les sans terre. «Les hold up sont de plus en plus fréquents dans les campagnes, justifie-t-il. Les bandidos savent que nous sommes sans défense». Dimanche, Bruno Rangel votera donc Bolsonaro: «Ce n’est pas le mieux préparé, mais il est l’homme qu’il faut pour remettre de l’ordre dans le pays».

Le candidat de l'agrobusinness 

Depuis son ascension politique, il y a deux ans, Jair Bolsonaro passe pour le candidat de l’agrobusiness. Mardi 2 octobre, la toute puissante bancada ruralista, principal lobby du Congrès brésilien, regroupant 227 députés et 27 sénateurs (45% des parlementaires), l’a officiellement adoubé. «Sa candidature doit être appréhendée comme le premier projet politique d’un groupe d’intérêt en pleine ascension», analyse le politologue Mathias Alencastro.

Pour vaincre la méfiance des marchés, le député de Rio et capitaine de réserve de l’armée a misé sur cette filière pourvoyeuse de devises et qui compte pour le quart du PIB de la neuvième économie mondiale. Mais aussi, sur son conseiller économique, l’ultra-libéral Paulo Guedes, qui promet de privatiser à tour de bras pour résorber les déficits.

Mission accomplie. La Bouse de São Paulo s’envole à chaque sondage confirmant son avance sur son adversaire de gauche Fernando Haddad (PT), tandis que le real, qui s’était déprécié face au dollar en raison des incertitudes sur l’issue du scrutin, reprend du poil de la bête.

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«Il a compris nos besoins» 

Pour conquérir les ruralistas, Jair Bolsonaro leur a promis encore plus de pouvoir. «Il a compris nos besoins, reprend Bruno Rangel. Avec lui, les règles seront claires». Les peuples autochtones, dont les droits territoriaux sont consacrés par la Constitution? Bolsonaro les a mis en garde: «Pas un centimètre de plus pour les Indiens ni pour ces bons à rien de quilombolas», des communautés de descendants d’esclaves en fuite, qui vivent sur les territoires où s’étaient réfugiés leurs ancêtres.

Quant aux «voyous du MST, bras armé du PT», «nous allons donner des fusils aux producteurs ruraux, ce sera leur carte de visite pour les envahisseurs». Les conflits agraires ont déjà entraîné la mort de 71 personnes l’an passé, un chiffre au plus haut depuis quatorze ans, selon la Commission pastorale de la terre, sentinelle des droits de l’homme dans les campagnes. Sans compter les défenseurs de l'environnement qui tombent sous les balles.

Pour le journaliste Alceu Castilho, de l’Observatoire de l’agrobusiness, site internet spécialisé, la bancada ruralista a radicalisé son discours à mesure que s’est renforcé son pouvoir, sous le président sortant Michel Temer. Il prête à ce lobby un «projet d’expansion territoriale au biais suprémaciste». Il assure: «L’agrobusiness avance sur les frontières agricoles du Brésil et des pays voisins, au détriment des écosystèmes et des communautés locales, menacées dans leur mode de vie, voire expulsées». «L’agro est pop, l’agro est tech», martèlent pourtant les spots télé que le secteur se paie en prime time sur TV Globo, première chaîne du pays.

Eviter le retour de la gauche

D’un côté de l’autoroute, le désert vert de la canne à sucre. De l’autre, Ribeirão Preto, prospère agglomération pauliste connue pour la qualité de ses terres. A la tête de l’Association brésilienne de l’agrobusiness (Abag), Monika Bergamaschi met en garde contre les «généralisations». «Dans le centre et le sud du pays, la grande majorité des exploitations est en règle», assure cette ingénieure agronome. Elle ne répond pas du reste, et notamment du far west amazonien.

Ex-secrétaire à l’agriculture de Geraldo Alckmin, qui gouverna pendant quatre mandats l’Etat de São Paulo, elle assiste à la déroute de celui qui passait pour le candidat de l’establishment. Avec seulement 8% des intentions de vote, le très conciliateur président du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) n’arrive plus à incarner le rejet du PT, dont l’agrobusiness voudrait éviter le retour aux affaires. «Le parti a précipité le pays dans la crise, flingue Monika Bergamaschi. Quand on lit son programme, on se demande sur quelle planète ces gens vivent. Fernando Haddad veut revenir sur la réforme du code du travail, qui nous a facilité la vie en autorisant la sous-traitance et le travail temporaire». Jair Bolsonaro, lui, avait voté pour. Non qu’elle adhère à ses idées. Quoique…

Quitter l'Accord de Paris sur le climat?

A l’entendre, il ne serait pas absurde, au fond, de quitter l’accord de Paris sur le climat, sachant que l’agrobusiness est le plus gros émetteur de gaz à effet de serre et que Brésil s’est engagé à les réduire de 37% d’ici à 2025. «A la COP 21, Dilma Rousseff s’était engagée à nous faire faire de la reforestation, mais sans aucun soutien financier. Et la rémunération des services environnementaux?».

Quant aux près de 900 000 Indiens (305 peuples), qui disposent de 13,8% du territoire national, ce serait bien trop de terres pour si peu de monde, la vieille rengaine ruralista. Sans parler des quelque 150 000 familles qui campent un peu partout dans les campagnes brésiliennes en attendant, parfois depuis des années, de se voir attribuer un lopin.

«A une époque, le mouvement des sans terre, c’était romantique, une telenovela en parlait, poursuit la représentante de l’Abag. Depuis, il a perdu de son charme», après avoir saccagé des plantations pour protester contre les OGM. Pour elle, le bilan de près de quarante ans de réforme agraire, dans un pays où moins de 2% des propriétés occupent la moitié de l’espace rural, est peu probant. «On s’est contenté de distribuer des terres, sans donner aux gens les moyens de les cultiver. C’est la logique économique, et non pas l’agronégoce conquérant, qui chasse les petits producteurs».

Les sans-terre frémissent

La fazenda Galo Bravo s’étend à perte de vue. Ses installations désaffectées se détachent sur le ciel limpide, au milieu des herbes folles. C’est en 2015 que le MST a occupé les lieux. «Une première, puis une deuxième fois, pour ne pas être oubliés, précise Francisco Merly, de la direction du mouvement. Le gardien est devenu un copain». Au bout de treize jours, le propriétaire a obtenu un mandat d’évacuation. En attendant un dénouement, les 130 familles se sont repliées en lisière de la ville, dans des taudis en bois. «En principe, c’est au gouvernement d’identifier les biens-fonds passibles d’expropriation, martèle Luciano Botelho, activiste. Comme il ne fait pas son travail, nous le faisons à sa place, en occupant ces propriétés».

Ici, le nom de Jair Bolsonaro fait frémir. En juillet, il s’était rendu à Eldorado de Carajás (Etat amazonien du Pará), où dix-neuf militants sans terre avaient été exécutés par des policiers, le 17 avril 1996. Il avait osé dire que les assassins avaient agi en légitime défense. Et promis de se monter intransigeant face aux occupations, des «actes terroristes». «Nous ne sommes pas des terroristes mais des pères de famille, gronde un sans-terre. On veut travailler, produire».

Le conflit agraire a déjà fait au moins 1900 victimes depuis 1985. Avec l’alignement inconditionnel de Michel Temer, «les ruralistas ont les coudées franches pour faire ce qu’ils veulent», accuse le père Paulo Santos, de la Commission pastorale de la terre. Une victoire de l'extrême droite ne ferait que jeter de l’huile sur le feu. «Beaucoup de fazendeiros ont déjà des armes, renchérit Luciano Botelho. Ils attendent juste un feu vert pour tirer».

«Je gagne cinq fois moins»

La propriété adjacente, une ancienne usine de sucre et d’éthanol, biocarburant tiré de la canne, avait été expropriée par Lula, pour délit environnemental. Chaque famille a obtenu un lopin d’un hectare, mais la terre reste au nom de l’Etat brésilien. «Sinon, les gens vendraient, dit Francisco Merly. L’agrobusiness et la spéculation immobilière les convoitent déjà». Des paysans travaillent la terre sous un soleil cuisant. La colonie Mario Lago est un champ d’expérimentation de l’agroécologie. «Mais la production reste faible, par manque de débouchés, déplore le dirigeant du MST. Il y a des préjugés contre nous».

Le jovial Zaqueu pousse sa brouette. «Ici, je gagne le cinquième de ce que je gagnais en ville mais ça me suffit, raconte cet ex-chauffeur de bus. J’ai changé de style de vie». «Hélas», ses fils ne veulent pas travailler la terre. Dans l’Etat de São Paulo, les héritiers des bénéficiaires de la réforme agraire ont désormais eux aussi l’usufruit des lopins. Geraldo Alckmin avait pris cette loi inédite en 2016, dans le cadre d’un accord avec le MST que ne lui ont pas pardonné ses anciens alliés de l’agrobusiness … Chez les sans terre, on vote pour Fernando Haddad comme un seul homme. «Le PT n’a pas tenu toutes ses promesses, mais il a fait mieux que les autres, plaide Zaqueu. On ne s’attend plus à une révolution, mais au moins, avec la gauche, on est entendus».