Le Brésil a dépassé pour la première fois le cap des 1000 décès dus au nouveau coronavirus en une journée, avec 1179 morts au cours des dernières 24 heures, a annoncé mardi soir le ministère de la santé. Le pic de la maladie n'est prévu qu'en juin dans le pays.

Avis aux intéressés: président «corona­sceptique» cherche ministre de la Santé à ses ordres pour faire face au Covid-19, dans un pays en passe de devenir le nouveau foyer de la pandémie: le Brésil. Depuis vendredi, le poste est vacant. Son titulaire, Nelson Teich, a claqué la porte, moins d’un mois après le départ de son médiatique prédécesseur, Luiz Henrique Mandetta. Tous deux ont refusé de suivre le leader d’extrême droite dans son déni de la gravité de la pandémie et sa véritable obsession pour la chloroquine, la cure miracle à l’entendre, qu’il souhaite faire administrer dans les hôpitaux publics dès les premiers symptômes.

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Le prochain titulaire de la Santé devra donc impérativement se plier à cette exigence. Défendre aussi, à l’instar de Bolsonaro, la fin de la quarantaine décrétée par les maires et gouverneurs, alors même que le virus s’emballe dans le pays. Pour le chef de l’Etat, présenté dans un récent éditorial de la vénérable publication médicale The Lancet comme «la plus grande menace à la réponse du Brésil à la pandémie», la stratégie du confinement est une «tyrannie» qui condamnerait le peuple «au chômage et à la faim».

Le modèle suédois

Selon lui, seules les personnes à risque devraient être isolées, alors que, dans les populeuses banlieues des grandes villes, les générations cohabitent. Son modèle? La Suède et sa stratégie contestée d’immunité collective. «Ce virus, c’est comme la pluie: 70% des gens vont l’attraper, c’est alors qu’on en sera débarrassé, déclarait le chef de l’Etat début avril.

«Si cela devait arriver sur une courte période de temps au Brésil, on risquerait alors d’avoir plus de deux millions de morts», met en garde le professeur Domingos Alves, de la Faculté de médecine de l’Université de São Paulo. Le Brésil présente d’ores et déjà le taux de transmission du virus le plus élevé du monde, selon l’Imperial College de Londres: chaque porteur y transmet la maladie à 2,8 personnes en moyenne. D’ici au mois d’août, 88 000 Brésiliens auront déjà péri, et cela, dans seulement huit des 27 Etats du pays, estime de son côté l’Université de Washington. Le dimanche 17 mai, les chiffres officiels faisaient état de 16 118 décès, sur un total de 241 080 cas confirmés.

Mais pour l’équipe de Domingos Alves, qui tente de mesurer l’ampleur de l’épidémie dans le pays, il pourrait y avoir… treize fois plus de porteurs – soit plus de trois millions actuellement – et deux fois plus de morts. De fait, les cas répertoriés par le Ministère de la santé sont ceux des malades admis à l’hôpital, les seuls (avec les membres du personnel soignant) à être dépistés. Une politique justifiée par une supposée pénurie de kits de test sur le marché international, alors que le pic de la maladie est déjà passé en Asie et en Europe. «Avec l’un des taux de dépistage les plus bas du monde [3462 par million, ndlr], le Brésil ne contrôle pas l’épidémie, martèle encore le chercheur. Pour y parvenir, il lui faudrait identifier les porteurs asymptomatiques et les malades légers, qui sont les moteurs de la contagion.»

Retards d’approvisionnement

Ce n’est que deux mois et demi après la confirmation du premier cas, le 26 février, que São Paulo, l’Etat le plus touché jusqu’ici (en nombre absolu de contaminations), a annoncé une politique de dépistage massif. Mais quid du reste du pays? Le manque de coordination des efforts, dans un Brésil aux dimensions continentales et aux réalités contrastées, est patent. Les gouvernements sous-nationaux se plaignent des retards d’approvisionnement (en kits de test, mais aussi respirateurs, équipements de protection individuelle, etc.) de la part de l’Etat central. Plusieurs d’entre eux ont acquis directement du matériel… mais dans pas moins de onze Etats, la justice a décelé des irrégularités dans les contrats.

Maires et gouverneurs peinent également à convaincre leurs administrés de rester chez eux. «Jair Bolsonaro démobilise la population, accuse Arthur Virgilio Neto, maire de Manaus, la plus grande ville d’Amazonie, contrainte d’ouvrir des fosses communes face à la saturation de ses cimetières. Quand la principale autorité du pays affirme qu’il n’y a pas de danger à sortir de chez soi, eh bien les gens sortent. Beaucoup ont dû en mourir.»

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Pourtant, et malgré les recommandations des spécialistes, de nombreux édiles hésitent encore à rendre obligatoire la quarantaine, pointant un risque de convulsion sociale dans un pays où beaucoup ne peuvent pas se payer le luxe du télétravail. Quatre capitales d’Etat (Belém, São Luis, Recife et Fortaleza) ont cependant dû s’y résoudre, et sans doute d’autres devront-elles en faire de même, face au risque imminent d’une saturation des capacités hospitalières. Selon le journal Folha de S. Paulo, l’occupation des capacités en soins intensifs a déjà dépassé les 70% dans huit Etats, et cela, malgré l’ouverture de nouveaux lits. Le Brésil est le seul pays de plus de 100 millions d’habitants à s’être doté d’un réseau de soins public disponible pour tous ses habitants (résidents compris). Mais ce fameux «système unique de santé» (SUS) – dont dépendent 75% des Brésiliens –, chroniquement sous-financé, était déjà sous-dimensionné avant la pandémie. Parfois les lits existent, mais pas le personnel qualifié…

Le recours aux hôpitaux privés (qui concentrent à eux seuls la moitié des lits en soins intensifs) paraît donc inéluctable. Certains Etats et mairies ont commencé à les solliciter… sans aucune garantie de parvenir à répondre à une demande croissante, alors que le virus est en pleine progression dans l’arrière-pays. «Dans les villes petites et moyennes, il n’y a pas d’infrastructures hospitalières, ni publiques ni privées», explique Nilson do Rosario Costa, chercheur à la Fiocruz (l’équivalent brésilien de l’Institut Pasteur), qui craint un «scénario d’horreur».