Quelque chose bouge au Brésil, et ce n’est pas bon pour son président. Malgré la gestion calamiteuse par Jair Bolsonaro de la crise du Covid-19 – déjà près de 39 000 morts, l’ex-militaire d’extrême droite conserve le soutien d’environ un tiers de la population, surtout grâce aux subsides versés aux travailleurs du secteur informel, qui représentent plus de 40% des actifs. Mais pour combien de temps? «L’Etat n’aura pas les moyens de maintenir ces aides longtemps, observe le politologue Carlos Melo, professeur à l’Insper, une école de commerce de São Paulo. Une fois leur impact oublié, il ne restera que le bilan de la pandémie qui tue surtout les pauvres, mais entame aussi le soutien au président dans les milieux aisés, pourtant historiquement indifférents au sort des plus fragiles. Bolsonaro est désormais contesté par plus de la moitié de la population, et, même au sein des institutions, comme la Cour suprême ou le Congrès, il est très isolé.»

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Le président persiste dans son déni de la gravité du virus (une «grippette»), n’a pas un mot pour les familles des victimes, et sabote le confinement décrété par les maires et les gouverneurs pour contrôler l’épidémie, dans une tentative de leur imputer la responsabilité de la récession qui menace (-8% de chute du PIB cette année, selon la Banque mondiale). Il s’affiche même dans des rassemblements qui réclament une «intervention militaire» pour le débarrasser des contre-pouvoirs.

Front républicain

Alors, depuis la fin mai, ses détracteurs ont eux aussi pris la rue. «Il est significatif que les manifestations aient commencé à l’initiative de supporteurs de clubs de foot ancrés dans les couches populaires, frappées de plein fouet par le nouveau coronavirus, reprend Carlos Melo. Bolsonaro ne pourra pas se laver les mains comme ça du bilan humain et économique de la pandémie.» Aveu de culpabilité? Le Ministère de la santé a brièvement essayé de maquiller le bilan des décès, avant d’être rappelé à l’ordre par la justice. Dimanche dernier, les manifestations des anti-Bolsonaro ont pris de l’ampleur, atteignant 11 Etats ainsi que la capitale, Brasilia, même si l’affluence reste freinée par la quarantaine. Une nouvelle mobilisation est prévue ce dimanche.

Jusqu’à tout récemment, la polarisation au Brésil opposait Bolsonaro au PT. Aujourd’hui, c’est le bolsonarisme contre la démocratie

Malco Camargos, professeur de sciences politiques

Le mouvement est légitimé par la formation en cours de ce front républicain qui avait fait défaut pour empêcher l’élection, en 2018, de l’autoproclamé leader «antisystème». Des personnalités d’horizons divers ont mis de côté leurs divergences pour signer des pétitions au nom du respect de la démocratie, à la notable exception de l’ancien président Lula, dont le Parti des travailleurs (PT) a gouverné le pays entre 2003 et 2016. Le leader de gauche ne voudrait pas emboîter le pas à des figures qui ont chassé le PT du pouvoir, en destituant sa successeure Dilma Rousseff, et contribué à faire élire Bolsonaro, quand bien même elles s’en repentent aujourd’hui. «Lula est en train de s’isoler au nom de son ambition de revenir au pouvoir dans deux ans», déplore le politologue Carlos Melo.

Risque de destitution?

«Jusqu’à tout récemment, la polarisation au Brésil opposait Bolsonaro au PT, renchérit pour sa part Malco Camargos, professeur de sciences politiques à la Pontificale université catholique du Minas Gerais. Aujourd’hui, c’est le bolsonarisme contre la démocratie. Plus Bolsonaro est acculé, plus il est dans l’affrontement, et il est acculé sur plusieurs fronts.» Il y a la pandémie bien sûr, mais aussi l’enquête sur ses supposées ingérences dans la police fédérale, qui regarde d’un peu trop près dans les affaires de ses fils, une demande d’invalidation de son élection et plus d’une trentaine de demandes de destitution.

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«La pression de la rue peut accélérer la perte de ses soutiens, mais elle peut aussi lui offrir, au contraire, un prétexte pour légitimer son pouvoir, au nom du «maintien de l’ordre», s’il y avait des débordements», met en garde l’universitaire. Pour lui, la tentative du chef de l’Etat de se mettre dans la poche des partis peu scrupuleux, afin de réunir le nombre de voix nécessaires pour rejeter l’ouverture d’une procédure de destitution, n’est pas vraiment un succès. Pour autant, une telle procédure lui paraît à ce stade improbable, et pas seulement à cause de la concomitance des crises politique et sanitaire. «Bolsonaro se maintient au pouvoir par manque d’alternative, juge Malco Camargos. Appelé à le remplacer, son vice-président, le général Hamilton Mourão, paraît aussi peu recommandable que lui.»