Amérique latine

Le Brésil manque de domestiques

Jusqu’ici, le travail domestique était la principale source d’emploi pour les femmes peu instruites. Mais les choses changent, et les Brésiliennes fuient en masse ce métier éreintant

Les journées interminables de travail et les humiliations. Des années durant, Ana Estela, 30 ans, ex-nounou et bonne à tout faire, a dû les subir sans broncher. «Quand j’ai commencé à travailler, il y a huit ans, je n’ai rien trouvé d’autre», explique-t-elle. Voilà un peu plus d’un an qu’Ana Estela a remis son tablier. Elle est devenue aide-coiffeuse. Son rêve: gravir les échelons du métier, voire monter un jour son propre salon. «Aujourd’hui, il est plus facile de quitter le travail domestique, dit-elle. On peut suivre une formation professionnelle ou même entrer à l’université.»

Le Brésil compte encore 6,7 millions de domestiques, essentiellement des femmes de couleur. Au service de la bourgeoisie blanche, ces femmes triment plus de douze heures par jour et cumulent les tâches: ménage, cuisine, lavage et repassage… Mais, entre 2009 et 2011, elles ont été un demi-million à avoir quitté la profession. Du coup, et pour la première fois, le travail domestique n’est plus la catégorie qui emploie le plus de femmes.

Grâce à la croissance économique et à la démocratisation de l’accès à l’éducation, beaucoup ne voient plus de raison de se soumettre à une profession héritée de l’esclavage, tardivement aboli en 1888. «Ce sont les jeunes qui s’en détournent, note l’économiste Cimar Azeredo. Plus instruites que leurs aînées, elles trouvent de meilleures opportunités.»

Natalia, 27 ans, a préféré un job d’opératrice dans un centre d’appels payé 350 francs, à celui de doméstica pour près du double: «J’ai d’autres ambitions», dit-elle. Natalia veut devenir avocate et va pouvoir faire des études grâce à une bourse accordée par le gouvernement. D’autres troquent leur emploi de «bonne» pour celui de «technicienne de surface» dans des sociétés de nettoyage, où l’avancement est possible.

Demande en hausse

Dans les grandes villes comme São Paulo, on parle déjà de «déficit de bonnes». D’autant que leur traditionnel pourvoyeur, le Nordeste déshérité, connaît un important boom économique. Les jeunes filles de la région n’ont donc plus besoin de venir à São Paulo chercher des emplois qu’elles trouvent désormais sur place. Or, la demande, tirée par l’augmentation générale des revenus, est en hausse dans un pays où «être servi» reste un signe de prestige social. Du coup, les «bonnes» en profitent pour faire monter les enchères.

«Avoir quelqu’un à son service n’est plus donné à tout le monde», note l’économiste Heron do Carmo, qui parie aussi sur le déclin, avec l’inflation des salaires et la meilleure répartition des chances, de ces petits métiers qui existent encore au Brésil, tel que liftier ou emballeur de paquets.

Il y a vingt ans, un foyer de classe moyenne pouvait encore se payer une, voire deux employées de maison. Mais avec la réduction de l’offre et la hausse continue du salaire minimum (280 francs aujourd’hui), la rémunération du travail domestique a bondi de 43,5% entre 2002 et 2011, et peut désormais atteindre jusqu’à 530 francs mensuels, soit à peu près le revenu moyen. Voire bien davantage pour les domestiques, de plus en plus rares, qui acceptent encore de loger chez l’employeur, comme c’était la règle autrefois au Brésil.

Mais si, à São Paulo, Rio ou Porto Alegre, les salaires s’envolent, au Nordeste, région qui compte toujours le plus grand nombre de pauvres, on trouve encore des domestiques prêtes à travailler pour moins que le salaire minimum. De plus, le travail au noir reste courant dans cette profession.

La loi elle-même prive les domestiques de certains droits concédés aux autres salariés, comme le plafonnement du nombre d’heures quotidiennes de travail. Le parlement vient toutefois d’approuver un texte (qui doit encore être examiné par le Sénat) corrigeant ces discriminations.

Publicité