Brésil

Au Brésil, le pouvoir soutient les défricheurs

Les feux volontaires sont habituels dans le pays mais ils se sont multipliés cette année de manière spectaculaire. Avec Jair Bolsonaro aux commandes, le développement passe bien avant l'environnement et les grands lobbys bien avant les Indiens

L’Amazonie brûle, l’émoi est international, la crise diplomatique menace. En quelques mois, Jair Bolsonaro a fait du Brésil un paria international. La réputation du pays dépend de la préservation de la plus grande forêt pluviale de la planète, dont il détient à lui seul 60%. Or, c’est sa destruction qui s’accélère depuis l’arrivée au pouvoir du leader populiste, en janvier. Vendredi, Emmanuel Macron a levé le ton, accusant ce dernier de lui avoir «menti», lors du G20 d’Osaka, en s’engageant à respecter les engagements pris par le Brésil dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat. La pression monte pour que la protection de la forêt soit inscrite à l’agenda du sommet du G7 qui se tient ce week-end à Biarritz.

Lire aussi: Le G7, un sommet de l'impuissance économique

Dans tout le Brésil, les feux de forêt sont à leur plus haut niveau depuis sept ans. Le nombre de foyers d’incendie (74 000) a bondi de 84% depuis le début de l’année. Plus de la moitié de ces feux se situent dans l'écosystème amazonien, où ils ont doublé en un an. Destinés à l’ouverture de surfaces cultivables ou des pâturages, ces feux de forêt sont le plus souvent volontaires. Leur propagation est cependant facilitée par la sécheresse, elle-même conséquence du déboisement, qui perturbe le régime des pluies. En Amazonie, la saison dite «sèche» est devenue plus longue... et la saison des pluies plus courte. 

Lire aussi l'article lié: Rassemblement à Genève: «Ce qui se passe au Brésil concerne le monde entier»

Un effet libérateur

Les feux volontaires ne sont certes pas inhabituels au Brésil. Traditionnellement, le défrichement de l’Amazonie, «illégal à 90%», selon Paulo Moutinho, de l’Ipam, un centre de recherches, augmente avec la fin de la saison des pluies, en juin. Mais cette année, il s’est nettement accéléré : la hausse a été de 88% en juin, et de … 278% en juillet avec, pour ce seul mois, le déboisement de superficies comparables à celle du Luxembourg.

Lire également: Incendies en Amazonie: un fléau saisonnier «amplifié par les prises de position de Jair Bolsonaro»

Les spécialistes y voient l’effet «libérateur» du discours de Jair Bolsonaro, adversaire décomplexé de l’environnement, qui «semble dormir et se réveiller avec l’obsession d’abattre jusqu’au dernier arbre, de déloger jusqu’au dernier Indien au Brésil», selon le mot de Carlos Rittl, secrétaire exécutif de l’Observatoire du climat, un réseau d’ONG. Pendant sa campagne, l’ancien militaire avait promis au puissant lobby agricole, grand pourvoyeur de devises, de ne pas lui «mettre des bâtons dans les roues», dénonçant une supposée «industrie de la contravention». Il a tenu parole. 

Le président brésilien promet par ailleurs d’ouvrir les terres indiennes à l’exploitation minière et s’emploie à saper le système de gouvernance environnementale mis sur pied lors des trente dernières années. Le budget de l’Ibama, l’organisme chargé de la préservation, a été réduit de 25%. Ses missions d’inspection en Amazonie ont été freinées. Ses inspecteurs, désavoués publiquement. Le nombre d’amendes est également en net recul. Dans la foulée, le ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, acoquiné avec le secteur minier, a annoncé la révision de toutes les zones protégées du pays.

Lire également l'opinion: L’Amazonie brûle jusqu’à Biarritz

Message clair

Le message est clair, l’exploitation prédatrice des écosystèmes sera tolérée, sinon encouragée, au nom du «développement». Le réchauffement climatique? Jair Bolsonaro ne le nie pas mais refuse de céder à une supposée «psychose». Ces derniers jours, ses partisans ont eu beau jeu de crier au «terrorisme écologique». S’il est vrai que des incendies s’étaient déclaré dans des pays voisins, c’est surtout d’Amazonie brésilienne que venait la couche de fumée qui a recouvert São Paulo le 19 août.  Située à l’autre bout du pays, la mégapole s’est trouvée plongée dans l’obscurité en plein jour. Pour les spécialistes, les effets de la dégradation se font désormais ressentir au-delà des zones directement impactées. 

Déjà avant l'élection

Le déboisement (tous ecosystèmes confondus) est la première source d’émissions de gaz à effet de serre au Brésil. Entre 2005 et 2012, le pays avait réussi à réduire de quelque 80% le saccage de la forêt amazonienne. Le vote d’une amnistie aux défricheurs puis la crise économique ont cependant fait repartir à la hausse le mouvement, avant même l’élection de Bolsonaro.

Et encore: Feux en Amazonie: la crise s'internationalise

Le nouveau président joue la carte nationaliste. «L’Amazonie est à nous, pas à vous», a-t-il lancé à des journalistes étrangers. Il accuse parallèlement les ONG de protection de l’environnement d’être au service d’intérêts étrangers convoitant les richesses naturelles du pays. Mais ses bravades embarrassent ses alliés. «Dans l’armée, commente un observateur, certains commencent à craindre que le défrichement n’entraîne une perte de souveraineté du Brésil sur l’Amazonie.» Car sa préservation est cruciale pour contrôler le réchauffement du climat, grâce à la capacité des arbres à absorber le carbone.

L’agrobusiness lui-même, dont les exportations sont vitales pour l’économie brésilienne, redoute désormais des représailles commerciales. Vendredi, la France et l’Irlande ont menacé de s’opposer à un traité de libre-échange UE-Mercosur (le marché commun du cône sud) tant que le Brésil ne respecterait pas ses engagements environnementaux. 

Publicité