analyse

«Le Brésil a renoué avec ses réflexes autoritaires»

Pour Paulo Sergio Pinheiro, l’élection de Jair Bolsonaro s’inscrit dans les comptes mal soldés de la dictature brésilienne

Le Brésilien Paulo Sergio Pinheiro est bien connu à Genève où il dirige la commission d’enquête de l’ONU sur la Syrie. Ancien ministre du président Fernando Henrique Cardoso, professeur à l’Université de Sao Paulo, il s’alarme face à l’élection de Jair Bolsonaro.

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Le Temps: Cette élection, c’est un tremblement de terre?

Paulo Sergio Pinheiro: Il est d’abord évident que Jair Bolsonaro a été élu de manière parfaitement légitime, et il n’y a aucune contestation à faire à son élection. Mais on peut néanmoins s’étonner tout aussi légitimement du résultat de cette élection. Et tout d’abord de ce premier élément: Bolsonaro représente en effet un courant bien particulier de l’armée. C’est celui qui a souffert de la défaite du régime militaire durant les années 80. Il incarne la «ligne dure», celle qui a vraiment trempé dans les meurtres et la torture. Bolsonaro l’a répété pendant un quart de siècle: il n’a rien à voir avec les généraux qui ont conduit le pays à amorcer sa transition démocratique.

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Reste cette grande énigme: comment cet homme a-t-il pu séduire le Brésil d’aujourd’hui?

La Constitution adoptée en 1988 a laissé une grande quantité de problèmes ouverts. J’en vois quatre principaux. D’abord, le poids des services de sécurité. Aux quelques 300 000 membres des forces armées, il faut ajouter au moins autant de membres de la police militaire. Cet ensemble a été maintenu, il représente un poids considérable que personne n’a osé toucher. Ensuite, malgré quelques progrès accomplis par Fernando Henrique Cardoso, puis par Lula et Dilma Roussefff, les inégalités restent criantes dans le pays. A cela s’ajoute le fait – c’est le troisième élément – que la majorité des Brésiliens sont des Noirs d’origine africaine, qui n’ont jamais été réellement intégrés. Nous faisons donc face à de profondes inégalités, aussi bien économiques que sociales et raciales. Ajoutez à cela, enfin, le fait que les crimes de la dictature n’ont jamais été punis, et vous obtenez le cocktail qui a conduit à ce résultat.

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Les analystes mettent en avant le fait que ce vote est surtout un rejet de l’ère du Parti des Travailleurs (PT). Qu’en est-il?

La campagne anti-PT a été menée par plusieurs secteurs, y compris par une partie du pouvoir judiciaire, ce qui en dit long sur son indépendance. S’il avait pu se présenter, Lula (qui est aujourd’hui en prison, ndlr) l’aurait sans doute emporté au premier tour. Mais sa candidature a été refusée par le Tribunal Suprême. Le secteur judiciaire a activement participé au «nettoyage» qui a conduit des responsables en prison et dont s’est réclamé par la suite le candidat Jair Bolsonaro.

Cela n’enlève rien au fait qu’une vaste majorité d’électeurs a voté en faveur de ce dernier?

Il faut considérer les traces laissées par deux décennies de dictature militaire. Il y a encore, au Brésil, une très grande tolérance par rapport au type de discours exprimé par Bolsonaro. Il a fait mouche en décrivant la dictature comme un «âge d’or» pendant lequel régnaient la prospérité et la sécurité et où s’exerçait une main-forte contre le crime. Il faut vous rendre compte que le Brésil reste, aujourd’hui, le champion des exécutions sommaires, principalement contre les jeunes Noirs qui habitent dans les favelas. Déjà, les politiques de Fernando Henrique Cardoso qui visaient à promouvoir les droits de la population noire avaient été perçues comme des menaces et, à ce titre, avaient provoqué de forts rejets. Aujourd’hui, nous retrouvons ce contact étroit avec les réflexes autoritaires dans le discours qui a diabolisé le PT. Ce parti a été décrit comme un nid de dangereux communistes alors que, franchement, le PT se situe plutôt à droite des travaillistes britanniques ou du SPD allemand.

Jair Bolsonaro constitue-t-il un vrai danger pour la démocratie?

Il parle des Noirs, mais aussi de ses adversaires politiques ainsi que des minorités LGBT comme des ennemis qui doivent être détruits. A cela s’ajoute un discours misogyne que même les régimes fascistes n’utilisaient pas. Il reprend en réalité des thèses qui sont soutenues par certains généraux à la retraite, qui évoquent la séparation dans les écoles des élèves noirs et blancs et qui veulent purger les livres d’histoires des chapitres qui donnent, selon eux, une mauvaise image des militaires… Il s’agit d’un courant qui n’est pas soudainement apparu en surface mais qui a résisté durant ces décennies de démocratie. Dans les années 80, le monde était porté par une vague vertueuse. Aujourd’hui, le voilà submergé par une vague d’autoritarisme.

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