Amérique latine

Au Brésil, la tragédie de Brumadinho trahit l’incurie des autorités

La rupture d’un barrage de rejets industriels du géant des mines Vale a fait au moins 58 morts et 305 disparus vendredi. Ni l’industrie ni l’Etat n’ont tiré les leçons d’un accident similaire survenu il y a trois ans. Pour le président Bolsonaro, le souci environnemental n’est qu’un «travers gauchiste»

Le bilan provisoire de la catastrophe est passé dimanche à 58 morts et 305 disparus, et les recherches ont repris après une suspension due à la crainte d'une rupture d'un deuxième barrage minier. Le bilan devrait encore s'alourdir après la découverte d'un bus avec des corps à l'intérieur du véhicule.

Les sirènes ont déchiré l’aube dimanche 27 janvier à Brumadinho, semant de nouveau la panique dans cette ville du «quadrilatère ferreux» du Minas Gerais, à seulement 60 km de la capitale de cet Etat du sud-est du Brésil. Depuis la rupture, deux jours plus tôt, d’un barrage de résidus industriels de la multinationale brésilienne Vale, parmi les cinq plus grands producteurs mondiaux de minerai de fer, la région est partiellement ensevelie sous une lave de 12,7 millions de mètres cubes de rejets. Vale alertait ainsi les habitants du risque «imminent» de rupture d’un second de ces barrages où elle stocke ses rejets, risque qui a contraint les équipes de secours à interrompre momentanément leurs recherches.

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«Un crime»

Les chances de retrouver des survivants du premier accident sont minimes. Quant à l’impact sur l’environnement et la santé, il est encore difficile à mesurer. Mais la justice a gelé des avoirs de Vale pour l’équivalent de 3 milliards de francs afin de les «réparer». «Parler de «boue» pour décrire le magma qui s’est déversé sur la région ne rend pas compte de sa réelle toxicité», a alerté, sur la chaîne GloboNews, le journaliste spécialisé André Trigueiro, évoquant un risque de contamination du São Francisco, un long fleuve qui part du Minas Gerais et irrigue d’immenses régions jusqu’au Nordeste.

«Ce n’est pas un accident, c’est un crime», gronde quant à elle l’écologiste Marina Silva, ancienne ministre de l’Environnement. «C’est inexcusable», a reconnu Fabio Schvartsman, le PDG de Vale. Ce fleuron de l’économie brésilienne, qui dédie des millions à tenter de convaincre de sa supposée «responsabilité sociale et environnementale», est un récidiviste.

Un certain laisser-faire

Le 5 novembre 2015, c’est son barrage de Mariana, dans la même région, qui avait cédé, une catastrophe écologique sans précédent dans le pays, voire dans l’industrie minière mondiale. Le barrage appartenait à Samarco, contrôlée par Vale et l’australien BHP Billiton. Sa lave de 39 millions de mètres cubes de «boue» – «non toxique», soutient, encore aujourd’hui, Samarco – s’était déversée sur 650 km, faisant 19 morts et détruisant maisons, champs et écosystèmes, avant de se jeter dans l’Atlantique. Les poursuites engagées contre 21 directeurs et ex-directeurs de Vale, BHP et Samarco n’ont toujours pas abouti. Les trois entreprises se sont certes engagées à indemniser et reloger les rescapés mais la procédure accuse des retards. Selon une étude menée par Caritas et l’Université fédérale du Minas Gerais, 29% des sinistrés souffrent de dépression et 62% se plaignent de discrimination du fait même de leur condition.

Depuis l’accident de Mariana, et malgré la pression de diverses ONG, rien n’a été fait pour garantir la sécurité des barrages de rejets industriels. Or, ces barrages (au nombre de 790 dans tout le pays) restent bien trop proches des zones habitées. C’est le cas dans le Minas Gerais, Etat riche en fer où, en raison de la forte implantation de l’activité minière, se trouvent plus de la moitié d’entre eux. Pour les experts, ce système d’entreposage, qui consiste à empiler les rejets, est obsolète, mais les technologies plus modernes sont plus coûteuses. L’industrie ne prendrait même pas la peine de s’assurer de la stabilité de ces montagnes non consolidées de résidus. Quand elle ne ferme pas les yeux sur les failles.

«Une entreprise comme Vale doit honorer des contrats conclus à l’avance. Alors, il y a toujours quelqu’un pour dire: «On ne peut pas arrêter la production, il faut livrer le minerai de fer», commente Mauricio Ehrlich, professeur d’ingénierie géotechnique. «Les entreprises minières continuent d’agir comme bon leur semble, renchérit Carlos Barreira Martinez, professeur d’ingénierie hydrique. L’Etat laisse faire.» La surveillance des 24 000 barrages de tous types recensés dans le pays – et non autorisés pour la plupart (60%) à opérer – est à la charge d’un effectif de seulement 154 contrôleurs. Une incurie à laquelle la gauche n’a pas remédié.

«Une pitrerie de gauche» pour le pouvoir

Jusqu’à la fin de 2018, le gouverneur du Minas Gerais, Fernando Pimentel, était du Parti des travailleurs (PT), la formation qui a gouverné le Brésil treize ans durant (2003-2016), en promettant de «civiliser le capitalisme». Or, c’est le secrétaire à l’Environnement de Pimentel qui a revu à la baisse l’évaluation du danger présenté par le barrage de Brumadinho, faisant passer son risque d'«élevé» à «faible».

La tragédie, qui a sévèrement puni l’action Vale à Wall Street, vient contrarier les desseins du nouveau président, Jair Bolsonaro. Le leader d’extrême droite parlait d’accélérer les procédures d’octroi de permis pour les grands ouvrages par les autorités environnementales, trop tatillonnes à son goût. Mi-janvier, Ricardo Salles, son ministre de l’Environnement – dont le portefeuille a été sauvé in extremis de la suppression pure et simple –, envisageait même la mise en place d’un dispositif permettant aux entreprises d’«autodéclarer» leurs projets conformes aux lois.

Pour le nouveau pouvoir, l’écologie est un travers gauchiste. Non, «ce n’est pas une pitrerie de gauche, l’a mis en garde sur Twitter l’ancien président centriste Fernando Henrique Cardoso. C’est le respect de la vie des gens et de la planète. Puisse la tragédie de Brumadinho ouvrir les yeux du gouvernement!»

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