Amérique du Sud

Au Brésil, vague féminine contre Jair Bolsonaro

Le candidat d’extrême droite à la présidence brésilienne fait face à un front d’opposition apolitique et féminin réuni sous le slogan #EleNao (pas lui). Le groupe Facebook dédié a subi des tentatives de piratage

A quatre jours du premier tour des élections présidentielles brésiliennes, le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro mène la course en tête avec 32% d’intentions de vote selon les derniers sondages. Il doit néanmoins faire face à un large mouvement d’opposition né sur les réseaux sociaux et mené par les femmes. Sur Facebook, le groupe «Femmes unies contre Jair Bolsonaro», créé le 30 août dernier, rassemble aujourd’hui plus de trois millions d’internautes. Un élan qui visiblement dérange: menaces, tentatives de piratage, changement de nom forcé, le groupe a subi de multiples cyberattaques avant d’être désactivé à deux reprises puis rétabli le 16 septembre.

L’objectif du groupe est clair: «Unir les femmes du Brésil contre l’avancée et le renforcement du machisme, de la misogynie et d’autres préjugés véhiculés par le candidat Bolsonaro.» Le tout sans affiliation partisane: «Je suis une femme de droite, de gauche, sans convictions politiques, je suis une femme consciente», lit-on sur l’en-tête. Au départ, le seul critère d’entrée dans cet espace de discussion fermé était d’être une femme. Aujourd’hui, les administratrices, débordées par les demandes d’adhésion, ont instauré des questions supplémentaires afin de filtrer les faux comptes.

«Menace pour l’Amérique latine»

Selon l’enquête de l’institut brésilien de statistiques Ibope datant du 26 septembre, 50% des femmes affirment ne vouloir voter «en aucun cas» pour Jair Bolsonaro. Pourquoi l’autoproclamé candidat «anti-système» que le magazine The Economist qualifie de «menace pour l’Amérique latine» suscite-t-il tant de rejet chez la gent féminine? Outre ses diatribes contre les Noirs et les homosexuels, le membre du Parti social-libéral à la ligne autoritaire s’est régulièrement distingué pour ses attaques misogynes.

«Je ne te viole pas parce que tu ne le mérites pas, pleure maintenant pleure», a-t-il lancé à la députée Maria do Rosario en 2003 avant de réitérer l’attaque en 2014. En 2016, il expliquait à la présentatrice TV Luciana Gimenez qu’il ne fallait pas rémunérer une femme comme un homme, parce qu’elle risquait de tomber enceinte. Selon le site d’information Mediapart, il aurait également déclaré en 2017 lors d'une conférence de presse: «J’ai cinq enfants. Quatre hommes, puis j’ai eu un moment de faiblesse et j’ai fait une fille.» 

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Alors que les manifestations du 29 septembre ont réuni des dizaines de milliers de personnes dans plus de 100 villes du pays, sur Twitter l’opposition se rassemble autour des hashtags: #MulheresContraOBolsonaro (femmes contre Bolsonaro), #EleNao (pas lui) ou encore #JuntasSomosMaisFortes (ensemble nous sommes plus fortes). «Voilà une petite démonstration de ce qui se passe lorsqu’on pense différemment, déplore @belaporai à propos des tentatives de piratage. Nous ne lâcherons pas!»

«Aucune d’entre nous ne mérite d’être violée ni de gagner moins qu’un homme pour le même poste. Qui ne nous respecte pas ne mérite pas notre respect», renchérit @laisfreitaso.

Discriminations de genre

«Discrimination à l’embauche, plafond de verre, machisme ordinaire, avortement illégal sauf en cas de viol ou de risque mortel pour la mère: au Brésil comme ailleurs en Amérique latine, l’égalité des sexes est loin d’être garantie, rappelle Paula Armendariz, chercheuse à l’Université du Minnesota. Le fait d’avoir un candidat à la présidence très conservateur qui s’accommode ouvertement de ces déséquilibres est perçu comme une menace, celle de voir reculer le peu d’acquis gagnés en matière d’égalité.»

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«Le candidat Bolsonaro, et son colistier, le général Mourao, font l’apologie en permanence des tortionnaires de la dictature militaire, renchérit Armelle Enders, professeure à l’Université Paris 8 et spécialiste du Brésil. Or, pendant cette période, toutes sortes de sévices sexuels ont été infligés aux prisonnières.»

A ses yeux, le mouvement d’opposition démontre l’importance, mais aussi les limites, des réseaux sociaux au Brésil. «La capacité de mobilisation de la société civile est à mettre en relation avec la force démographique du pays, estime-t-elle. 210 millions d’habitants, 107 millions de femmes, et trois millions «seulement» dans ce mouvement. C’est énorme et peu à la fois.»

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