Nous y voilà. A compter du 1er janvier, l’extrême droite sera aux commandes du Brésil, la plus grande démocratie d’Amérique latine. Jair Bolsonaro, un nostalgique de la dictature militaire (1964-1985), recevra l’écharpe présidentielle du chef de l’Etat sortant, l’impopulaire Michel Temer. C’était le pire dénouement possible de la crise politique déclenchée par la réélection, il y a quatre ans, de Dilma Rousseff (Parti des travailleurs, PT).

La destitution de la présidente, en 2016, avait mis fin aux treize ans de pouvoir du PT, arrivé au pouvoir en 2003 avec Lula, l’icône de la gauche aujourd’hui en prison pour malversations. La désormais célèbre opération Lava Jato («lavage express») est passée par là, révélant la corruption généralisée de la classe politique «mainstream». Epuisés par les «affaires» et par la crise économique, déçus par la dégringolade d’un pays qui semblait promis au firmament, les Brésiliens ont opté pour un changement radical de cap.

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Jair Bolsonaro, «extrémiste et marginal, mais indéniablement charismatique»

A quoi ressemblera le cycle qui commence? Nul ne se risque à un pronostic, tant la situation est inédite. Jair Bolsonaro a beau avoir été député pendant sept mandats, il reste un outsider: «un politique extrémiste et marginal, mais indéniablement charismatique, qui arrive au pouvoir», décrit le politologue Claudio Gonçalves Couto, professeur à la Fondation Getulio Vargas. «Il a tellement élargi le champ d’actions possibles qu’on ne sait pas à quoi s’attendre», résume de son côté João Alexandre Peschanski, professeur de sciences politiques à l’Université Casper-Libero (São Paulo).

Pour André Singer, qui fut le porte-parole de Lula, «il y a dans l’air un mélange improvisé et lugubre de trumpisme, de pinochétisme et d’Olavo de Carvalho», philosophe gourou de la droite dure sortie du placard par réaction au long règne du PT. Et pourtant. Les Brésiliens sont optimistes. Pour 75% d’entre eux, le nouveau président, élu le 27 octobre, est «sur le bon chemin». Son cabinet compte deux «super-ministres» qui jouiront d’une large autonomie et passent déjà pour inamovibles: l’ex-juge responsable de l’opération Lava Jato, Sergio Moro, à la Justice et l’ultralibéral Paulo Guedes à l’Economie, chargé des deux principales bannières de Bolsonaro, la sécurité publique et la lutte contre la corruption.

En tant que juge, Sergio Moro a agi à la limite de la légalité, voire au-delà. Ses méthodes lui serviront à donner une couverture légale aux mesures de Bolsonaro.

Claudio Gonçalves Couto, politologue, professeur à la Fondation Getulio Vargas

Sergio Moro a vite montré qu’il n’allait pas tempérer les idées de Bolsonaro en matière de lutte contre la violence, qui équivalent à un déni des droits humains. A quelques détails près, il se montre plutôt favorable à la libéralisation de l’accès aux armes, à la baisse de la majorité pénale (seulement pour les crimes graves) et à l’octroi d’une immunité aux policiers qui tuent dans l’exercice de leurs fonctions. «Moro sera un facilitateur, reprend le politologue Couto. En tant que juge, il a agi à la limite de la légalité, voire au-delà. Ses méthodes lui serviront à donner une couverture légale aux mesures de Bolsonaro.»

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Les militaires, qui reviennent en politique pour la première fois depuis la dictature, ont raflé sept des vingt-deux portefeuilles. Pour Bolsonaro, c’est là une tentative de s’approprier une part du prestige de l’armée, dont il est un ancien capitaine. «L’armée sera-t-elle une menace, ou plutôt un facteur modérateur, de contention de Bolsonaro?» s’interroge encore Couto, pour qui «un durcissement n’est pas totalement exclu», au cas où une majorité parlementaire ferait défaut au gouvernement. «C’est encore une inconnue, mais une chose est sûre, poursuit ce spécialiste: les militaires sont les seuls à avoir une influence sur le nouveau président, et ils ne sont pas fous. On ne peut en dire autant d’autres membres de son cabinet.»

Allusion à Ernesto Araujo (Affaires étrangères), un adepte des théories du complot. Pourfendeur du «marxisme culturel» accusé «d’éloigner l’homme de Dieu», le futur chef de la diplomatie brésilienne est, comme Bolsonaro lui-même, un admirateur de Donald Trump, sur les positions duquel il souhaite aligner le Brésil, sans toutefois expliciter ce que le pays aurait à y gagner… Allusion aussi à Ricardo Velez Rodriguez (Education), un réactionnaire qui voudrait supprimer l’éducation sexuelle à l’école, dans un pays où la grossesse à l’adolescence est un fléau.

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«Mettre un point final à tout activisme»

Le lobby évangélique, une des principales assises de Bolsonaro, avait mis son veto à la nomination de l’ancien recteur de l’Université de Pernambouc, Mozart Neves Ramos, un modéré opposé à un projet de loi cher à l’extrême droite, l’«école sans parti», censé épurer l’enseignement de toute influence de la gauche…

«Les militaires et les évangéliques sont les deux grandes forces du gouvernement Bolsonaro, reprend le politologue João Alexandre Peschanski. Ce sont eux qui vont assurer le contrôle social, au besoin par la répression, pour faire avaler à la population les mesures ultralibérales» prévues afin de résorber les déficits et réduire la dette publique. Au programme: privatisations, baisse de la dépense publique, réforme des retraites et assouplissement du Code du travail. Des mesures forcément impopulaires, expérimentées au Chili où le futur ministre Guedes enseigna sous Pinochet.

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Les acteurs sociaux n’ont qu’à bien se tenir: Bolsonaro menace de «mettre un point final à tout activisme». Simple rhétorique de campagne, jure son entourage. Quelle sera la capacité de résistance des contre-pouvoirs? C’est l’autre grande inconnue. João Alexandre Peschanski est sceptique. «Des départs sont prévus dans toutes les instances judiciaires de nature politique, telle la Cour suprême, observe encore le politologue. Bolsonaro va pouvoir nommer qui il entend aux postes vacants.»