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Le Brésil vit une polarisation inédite à la veille de la présidentielle

En tête des intentions de vote, Jair Bolsonaro suscite aussi un vif rejet. Les électeurs du Parti des travailleurs mais aussi la moitié des femmes honnissent ce nostalgique de la dictature militaire

Rien ne semble pouvoir arrêter «la marche de l’irrationalité», selon les termes du quotidien O Estado de São Paulo. Pour le politologue Rudá Ricci, «c’est la démocratie qui sera en jeu dans les urnes», ce dimanche au Brésil, où l’extrême droite semble aux portes du pouvoir. Son candidat, Jair Bolsonaro, député de Rio et ancien militaire, est le grand favori de la présidentielle. Ce nostalgique de la dictature militaire (1964-1985) recueille 35% des intentions de vote, contre 22% pour son adversaire direct, l’ex-maire de São Paulo Fernando Haddad, du Parti des travailleurs (PT), qui a gouverné le pays treize ans durant, avec Lula puis Dilma Rousseff, destituée en 2016.

Malgré son apologie de la torture, malgré ses propos misogynes, homophobes et racistes, malgré les révélations sur des menaces à l’encontre de son ex-femme, Bolsonaro est en constante progression dans les sondages. Depuis son agression au couteau, le 6 septembre, il a creusé l’écart face à Fernando Haddad, qui désormais ne progresse plus, mais dont la rapide avancée a réveillé dans l’opinion un fort sentiment anti-PT. Après l’officialisation de sa candidature, le 11 septembre, le protégé de Lula a en effet récupéré une bonne part des intentions de vote de son mentor, emprisonné pour corruption et donc empêché de disputer le scrutin, dont il était le favori. 

Ainsi, analyse le politologue Carlos Melo, les «anti» s’imposent comme la principale force politique du pays: «Anti-PTisme, contre anti-bolsonarisme», une polarisation inédite. 

«Tea party tropical»

Longtemps figure folklorique de la politique brésilienne, Jair Bolsonaro a acquis une stature nationale avec la destitution de Dilma Rousseff, au terme de manifestations monstres qui ont révélé, en réaction aux quatre mandats successifs du PT, la montée dans le pays d’une droite radicale et réactionnaire, une sorte de «Tea party tropical». 

La droite modérée du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), l’autre grand parti brésilien avec le PT, mord la poussière. Son candidat Geraldo Alckmin semble inaudible et ne recueille que 8% des intentions de vote. C’est désormais Jair Bolsonaro qui incarne le mieux l’opposition au PT, la haine de la gauche et de ses valeurs, le ressentiment des couches moyennes blanches qui se sont senties déclassées, face à l’émergence d’une petite bourgeoisie de couleur pendant les années Lula. L’aversion parfois aveugle pour le PT pousse même certains de ses électeurs à se détourner de Fernando Haddad. «S’il l’emporte, ses adversaires feront tout pour l’empêcher de gouverner voire même pour le chasser du pouvoir», craint Nadia, une quadragénaire qui a «toujours voté PT» mais va se reporter cette fois sur Ciro Gomes, le candidat du Parti démocratique travailliste, en troisième place avec 11% des intentions de vote.

Un mal nécessaire

Le scrutin se tient par ailleurs sur fond de discrédit des grands partis, PT et PSDB en tête, éclaboussés par la tentaculaire opération Lava Jato, qui a mis à nu un système de caisses noires ponctionné sur les marchés publics. Face au «tous pourris», Jair Bolsonaro incarne le «dégagisme», en se présentant comme le candidat «anti-système». Contre toute attente, le soutien à la démocratie n’a jamais été aussi élevé (69%), selon une enquête Datafolha. Ses électeurs n’adhèrent donc pas forcément à ses idées ou ne le prennent pas au sérieux. Il est pour eux un mal nécessaire. «Bolsonaro dit plein de bêtises, mais je voterai quand même pour lui, avoue un dentiste de São Paulo. Seule une solution radicale peut sauver le pays.»

Le candidat du Parti social libéral surfe aussi sur la crise économique dont le pays peine à sortir ainsi que sur l’insécurité (63 880 assassinats en 2017, un record). Un fléau qu’il promet d’endiguer en armant la population et en donnant carte blanche à une police déjà très meurtrière… Ces derniers jours, les principaux leaders évangéliques se sont ralliés à lui un à un, ce qui pourrait accroître encore son avance chez le public évangélique (30% de Brésiliens) qui voit en lui un défenseur de la famille traditionnelle.

Mobilisation féminine

Mais ses adversaires gardent un espoir. La moitié des femmes, majoritaires dans le corps électoral, ne veulent pas entendre parler de celui qui alla jusqu’à justifier les écarts de salaire (ce qui ne l’empêche pas d’arriver en tête chez l’électorat féminin, avec 28%…). «Jair Bolsonaro incarne le retour de la masculinité, une réaction à la percée féministe observée dans le pays depuis 2015», observe l’anthropologue Rosana Pinheiro-Machado, de l’Université fédérale de Santa Maria. 

La mobilisation féminine contre le candidat d’extrême droite a rassemblé des centaines de milliers de personnes dans tout le pays, le 29 septembre. Une nouvelle mobilisation est prévue le 6 octobre, à la veille du scrutin. Mais ce mouvement baptisé Ele Nao (Lui non) aurait ses limites. Taxer Bolsonaro de sexisme serait perçu comme une accusation de gauche.

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