En mars 2016, Boris Johnson crée la surprise. L’ancien maire de Londres, qui rêve de prendre la place de David Cameron, alors premier ministre, décide de se ranger dans le camp du «leave». Il l’annonce en publiant une chronique tout en nuances, très respectueuse du projet européen, mais estimant que l’empiétement de Bruxelles sur la souveraineté britannique devenait trop important. «Il est temps de négocier une nouvelle relation, qui nous permette de nous extirper de la plupart des éléments supranationaux (européens).» Cette négociation, répète-t-il pendant toute la campagne du référendum, sera facile et «gagnante-gagnante». «Croyez-vous sérieusement que (les Européens) imposeront des droits de douane, alors qu’ils veulent tant nous vendre leurs gâteaux, leurs champagnes, leurs fromages? C’est totalement absurde.»

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Presque cinq ans plus tard, l’Union européenne et le Royaume-Uni sont au bord du gouffre. Il reste dix-huit jours avant l’entrée en vigueur de leurs nouvelles relations commerciales, le 1er janvier. Aucun accord ne semble en vue. Boris Johnson, désormais au pouvoir, estime qu’un «no deal» est «le plus probable». Dimanche, lors d’un appel téléphonique avec Ursula von der Leyen, la présidente de la commission, il a constaté «des sujets majeurs non résolus». Ensemble, ils ont cependant décidé de «continuer les discussions».

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Mais qu’un accord soit signé ou pas, le Brexit sera de toute façon «dur». Sa version «soft», recherchée par Theresa May de 2016 à 2019, qui consistait à rester le plus près possible du marché unique, est enterrée. Le Royaume-Uni ne demande aujourd’hui pas mieux que l’accord que l’UE a signé avec le Canada: vérification des marchandises à la frontière, mais pas de droits de douane. Et tant pis pour la City, l’industrie automobile ou même l’agriculture, qui risquent tous d’y perdre lourdement.

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«Le train de l’exceptionnalisme anglais»

Est-ce le même Boris Johnson qui, en 2003, disait: «Je ne suis absolument pas un ultra-eurosceptique. D’une certaine manière, je suis même un peu un fan de l’Union européenne»? Ou celui qui écrivait, en février 2016: «Le marché unique est aussi d’une importance considérable pour les entreprises britanniques et les consommateurs»?

Depuis le référendum, l’échevelé blond platine s’est progressivement radicalisé, passant d’eurosceptique modéré à leader d’un camp qui ne supporte plus le moindre partage de souveraineté, jusqu’à menacer d’envoyer la Royal Navy protéger ses pêcheurs. Il assure, bravache, que le «no deal» ne sera pas un problème et que «de toute façon, le Royaume-Uni s’en sortira très très bien».

Les vieux conservateurs, ceux de la génération précédente qui avaient cru à l’influence britannique à Bruxelles, regardent avec effroi cette dérive. «Boris Johnson est monté dans le train de l’exceptionnalisme anglais et Dieu sait où ça va nous mener», s’affole Chris Patten, ancien ministre de Margaret Thatcher et ancien président du Parti conservateur. «Je ne crois pas que M. Johnson soit un conservateur, c’est un nationaliste anglais», ajoute-t-il.

Cette dérive est autant celle de Boris Johnson que de son propre camp, et il est difficile de savoir qui mène l’autre. Matthew Parris, un ancien député conservateur, aujourd’hui chroniqueur au Times, estime qu’il s’agit d’un simple calcul de la part du premier ministre britannique. «Il est horriblement cynique. Je ne crois pas […] que Johnson soit le plus fervent croyant du Brexit de ce gouvernement.» Mais la logique politique est imparable: les députés qui le soutiennent sont aussi ceux qui veulent le plus un Brexit dur. «Si Boris Johnson perdait le soutien des députés brexiters, les appels à le remplacer se feraient entendre rapidement. Donc, accord dur et pas d’accord, le premier ministre ne les décevra pas», estime Matthew Parris.

«Souveraineté retrouvée»

L’engrenage politique a débuté dès le lendemain du référendum. Quand il a échoué à devenir premier ministre en juin 2016, Boris Johnson a dû se placer sur l’échiquier politique à droite de Theresa May, pour maintenir la pression. Deux ans plus tard, en juillet 2018, quand cette dernière a décidé de négocier un accord qui maintiendrait le Royaume-Uni dans le marché unique pour les marchandises (pas pour les services), sur un modèle proche de celui de la Suisse, il a failli accepter. Mais David Davis, le ministre du Brexit, qui croit vraiment en une rupture nette avec l’UE, a démissionné. Pour ne pas donner l’impression de trahir la cause, Boris Johnson a dû faire de même, claquant la porte du gouvernement.

Puis, en arrivant au pouvoir en juillet 2019, sa tactique de négociation face aux Européens a été simple: faire croire qu’il était prêt à sortir sans accord, pour les faire plier. Qu’il y croit ou non, il a dû durcir sa rhétorique. Cela a partiellement marché, puisqu’un accord de retrait de l’UE a été signé en octobre 2019.

Aujourd’hui, vu de Bruxelles, l’argument des brexiters peut paraître étrange. Les Britanniques refusent d’aligner leurs règles sur l’environnement, les affaires sociales et les aides d’Etat avec celles des Européens… tout en promettant qu’ils n’ont pas l’intention d’y toucher. Il en va, assurent-ils, de leur souveraineté.

Cette «souveraineté retrouvée» que Boris Johnson vante régulièrement est devenue une valeur absolue. Dès lors, aucun compromis, même sur des règles techniques, n’est acceptable. C’est bien le problème, estime Arancha Gonzalez, ministre espagnole des Affaires étrangères: «Un accord de libre-échange n’est pas fait pour affirmer son indépendance, mais pour gérer notre interdépendance.» Par définition, il s’agit de règles allant dans les deux sens. Boris Johnson le sait bien. Mais peut-il encore le dire?