Europe

Brexit: dix jours pour éviter la catastrophe

Le scénario d’un «no deal», une sortie chaotique du Royaume-Uni de l’Union européenne, se précise. Les 27 Etats membres de l’Union européenne veulent tout faire pour limiter les dégâts mais espèrent encore que les Britanniques arriveront à s’entendre sur un accord de divorce avec Bruxelles

Les 27 pays membres de l’Union européenne (UE) sont prêts et ils ne se feront pas surprendre après le 12 avril par le grand saut dans l’inconnu. Ce mot d’ordre tourne désormais en boucle dans la bouche des responsables européens, eux qui depuis quelques semaines s’activent à anticiper les dégâts potentiels d’un Brexit sans accord. Et espèrent maintenant être rapidement fixés sur la suite des événements, comme l’a dit Emmanuel Macron mardi qui attend une clarification pour le 10 avril, date d’un nouveau sommet européen, et refuse que l'UE reste l’otage de l’impasse britannique.

Le Brexit sans accord est maintenant un scénario «chaque jour plus probable», commentait encore mardi Michel Barnier, le négociateur du Brexit, devant des députés européens. Vraie certitude ou méthode Coué? Difficile à dire si l’UE est véritablement prête mais la Commission le martèle: le «no deal», elle s’y prépare depuis fin 2017. Et cette semaine encore, elle publiera de nouvelles communications sur les douanes, la pêche ou l’environnement. Plus de 90 notices ont déjà été publiées et 19 propositions législatives.

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Pas de nouvelles concessions

Parés les Vingt-Sept? Pour Michel Barnier, c’est oui, même si le «no deal» n’est de loin pas le scénario souhaité et peut, espère-t-il, encore être évité avec un ultime vote favorable outre-Manche. Mais à ce stade, l’UE ne peut «rien faire» ou «rien dire» de plus, sinon offrir une future relation plus ambitieuse au Royaume-Uni.

Il faut donc envisager le pire et gérer l’urgent: dans dix jours, ce seront potentiellement des milliers de camions qui se trouveront à l’arrêt aux douanes françaises ou britanniques; des avions cloués au sol, privés de vols vers l’UE ou vice versa mais aussi des transactions financières perturbées ou des citoyens bloqués aux frontières.

C’est pour éviter le chaos complet que la Commission a multiplié les mesures assurant le minimum vital même s’il ne sera pas possible d’empêcher entièrement les perturbations, a concédé le Français. Pour les citoyens, la Commission a surtout prié les Vingt-Sept d’octroyer de manière généreuse des titres de séjour ou de résidence aux Britanniques présents sur leur territoire, de manière provisoire ou plus durable.

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Le retour des visas?

Pour se rendre dans l’UE, les Britanniques auront maintenant à montrer systématiquement leur passeport mais la Commission a proposé qu’ils puissent être exemptés de visas pour des séjours de moins de trois mois, à la condition bien sûr que Londres assure la pareille aux Européens. En ce qui concerne le fret routier (30 millions de tonnes de marchandises en 2017 depuis l’UE vers le Royaume-Uni, 20 millions dans l’autre sens), les mesures d’urgence prévoient une sorte de statu quo jusqu’au 31 décembre 2019 avec le maintien des permis de circuler pour les transporteurs britanniques, mais seulement du Royaume-Uni vers un pays membre.

Pour le secteur aérien, les compagnies britanniques seront aussi autorisées encore jusqu’à la fin de l’année à opérer sur le sol européen mais ne pourront pas relier un Etat membre à l’autre. Et pour citer la pêche, un secteur particulièrement sensible notamment en France, les mesures prévoient à ce stade la continuité des quotas actuels et l’accès mutuel aux eaux jusqu’à la fin de l’année également, comme des aides d’urgence pour les pêcheurs éventuellement interdits d’eaux britanniques. Un soutien bienvenu mais somme toute modeste.

Certains pays ont déjà réengagé des douaniers

S’agissant des services financiers, les transactions les plus sensibles auront des équivalences renouvelées pouvant aller jusqu’à mi-2020 pour éviter la panique. Les Vingt-Sept ont aussi pris des mesures en employant par exemple des douaniers supplémentaires (environ 900 aux Pays-Bas, 700 en France ou 300 à 400 en Belgique). Suffisant? Les avis sont mitigés selon que l’on soit un responsable politique ou un professionnel du secteur mais pour Bruxelles, qui a fait récemment une évaluation dans les 27 pays membres, le degré de préparation semble satisfaisant. Et certains se rassurent aussi en se disant que le choc sera de toute façon bien plus lourd pour le Royaume-Uni, un ensemble de 27 pays pouvant amortir plus facilement des déclarations de douanes supplémentaires…

Mais des inconnues demeurent et pas des moindres: comment l’Irlande vivra-t-elle le choc d’un «no deal»? C’est la grande question. La Commission travaille actuellement activement avec Dublin à préparer le retour de contrôles supplémentaires, douaniers et réglementaires, sur la frontière entre les deux Irlandes, où les tensions sont toujours très vives.


Malgré tout, les marchés anticipent un Brexit «soft»

La livre sterling avait fortement dégringolé peu après le oui au Brexit. Elle a retrouvé des couleurs depuis. En revanche, l’économie britannique enregistre une croissance anémique depuis 2016

La livre sterling a encore baissé mardi dans le sillage du rejet par le parlement britannique des solutions alternatives présentées par la première ministre Theresa May. «Mais elle n’a pas dégringolé brutalement et s’est maintenue à un niveau relativement élevé», note Vasileios Gkionakis, chef stratège «Devises» de la banque Lombard Odier à Genève.

Cette évolution corrobore le scénario de la majorité des analystes. Ces derniers estiment que le gouvernement britannique finira par trouver un compromis avec Bruxelles et évitera ainsi un divorce chaotique avec l’Union européenne (UE).

En réalité, le plongeon de la livre a déjà eu lieu. Elle était tombée de haut, passant de 1,50 dollar le 23 juin 2016, date à laquelle les Britanniques avaient approuvé le Brexit, à 1,29 dollar en l’espace de quelques jours. En octobre 2016, elle s’échangeait contre 1,20 dollar. «Une dépréciation de 20% ne passe pas sans conséquences», souligne Vasileios Gkionakis.

Londres obtient une flexibilité

Le cours s’est renversé en décembre 2016 lorsque la Cour européenne de justice a statué que Londres avait le droit de prolonger de façon unilatérale l’échéance du Brexit. Cette flexibilité a ouvert la possibilité de prolonger les négociations entre Londres et Bruxelles jusqu’à trouver un compromis. Du coup, elle a aussi donné du souffle à la livre. Depuis, malgré des hauts et des bas journaliers, elle évolue autour de 1,30 dollar.

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La banque genevoise n’est pas la seule à anticiper, malgré les revers successifs au parlement britannique, un Brexit négocié et «soft». Pour la banque américaine Goldman Sachs, la livre constitue «la plus grande opportunité d’investissement» parmi les monnaies des pays industrialisés. «Nous pensons que les négociations progressent malgré les votes négatifs», a affirmé lundi Zach Pandl, son chef stratège «Devises» à l’agence Bloomberg.

Pour Lombard Odier, la monnaie britannique pourrait alors s’échanger à 1,38 dollar. «Mais dans un scénario du pire, ce qui n’est pas exclu, nous anticipons entre 1,15 à 1,10 dollar pour une livre», conclut Vasileios Gkionakis.

Faible croissance

La baisse de la livre, mais aussi les incertitudes autour du Brexit freinent l’économie britannique. Selon Goldman Sachs, les doutes coûtent 600 millions de livres chaque semaine. Les investissements étrangers sont en chute libre depuis 2016 et les ménages diffèrent les dépenses par manque de visibilité. Résultat: l’économie britannique ne cesse de se dégrader depuis quatre ans. Le taux de croissance du produit intérieur brut est passé de 2,9% en 2014 à 1,4% l’an dernier, contre 2,1% pour la zone euro. Ram Etwareea

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