Le Brexit revient. Après un printemps happé par la pandémie et un été passé en négociations infructueuses, Londres et Bruxelles entament la rentrée avec une nouvelle confrontation directe, le ton montant de chaque côté.

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Le Royaume-Uni est sorti de l’Union européenne le 1er février, mais les futures relations commerciales entre les deux parties, qui doivent entrer en vigueur le 1er janvier 2021, restent en cours de négociations. Michel Barnier, le négociateur européen, explique depuis des mois qu’il faut que tout soit bouclé d’ici à octobre, le temps que l’accord soit ratifié par les parlements britannique et européen. Lundi, Boris Johnson a posé une date encore plus précise: le 15 octobre, jour du prochain sommet européen. «Si nous ne nous mettons pas d’accord d’ici là, je ne pense pas qu’il y aura d’accord de libre-échange entre nous, et nous devrions alors tous les deux l’accepter et passer à autre chose», explique le premier ministre britannique. Il ajoute, bravache: même s’il préfère trouver un compromis, une sortie sans accord «serait un bon résultat pour le Royaume-Uni».

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Interrogé sur France Inter, Michel Barnier rétorque que ce genre de menace ne l’impressionne guère: «Il n’y aura pas de compromis au détriment de l’Union européenne ou du marché unique.»

Retour de la question irlandaise

La démonstration de force du gouvernement britannique, reprise en écho par la presse tabloïd, relève largement de la tactique de négociation. Il y a exactement un an, Boris Johnson avait déjà menacé d’un non-accord, avant de finalement accepter un compromis. «Crash, bang, wallop, explosion… accord», résume Sam Lowe, expert du Brexit au cercle de réflexion Centre for European Reform. En clair, selon lui, les prochaines semaines vont être remplies d’affrontements et d’envolées lyriques mais à la fin, un accord reste probable.

Le gouvernement britannique a cependant choisi d’aller encore plus loin en menaçant de remettre la question de l’Irlande du Nord sur la table. Officiellement, la question a été réglée avec l’accord de retrait de l’Union européenne, signé en octobre 2019. Le protocole ratifié par Londres et Bruxelles rejette toute frontière terrestre entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, afin de ne pas réveiller les démons de la guerre civile, qui avait fait 3500 morts entre 1969 et 1997.

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Pour éviter une frontière, l’Irlande du Nord va de facto rester dans le marché unique européen, contrairement à la Grande-Bretagne (l’île composée de l’Angleterre, de l’Ecosse et du Pays de Galles). Des contrôles des marchandises entre ces deux parties du Royaume-Uni seront donc nécessaires. Reste à déterminer la façon exacte dont ceux-ci auront lieu: faudra-t-il des déclarations d’exportation? Faites auprès de qui? Un groupe de discussion officiel a été constitué entre Londres et Bruxelles pour mettre ces importants détails au point.

Le gouvernement vient d’y dégoupiller une grenade. Il va publier un nouveau projet de loi mercredi, détaillant le fonctionnement du «marché intérieur» du Royaume-Uni. Selon le Financial Times, certaines de ses clauses seraient contraires à l’accord de retrait et annuleraient le besoin de procéder à des contrôles des marchandises. Le gouvernement britannique reviendrait donc sur sa promesse et serait prêt à enfreindre un traité international.

De quoi mettre à mal la maigre confiance qui règne entre Londres et Bruxelles: «Ce qui a été signé par le passé doit être respecté, c’est le gage de la confiance pour l’avenir», réplique Michel Barnier. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, souligne de son côté que l’application de l’accord de retrait est un «prérequis à tout nouveau partenariat». Même réaction indignée du côté des nationalistes nord-irlandais (qui sont opposés à Boris Johnson): «Toute menace de revenir sur le protocole représenterait une trahison», estime Michelle O’Neill, la vice-première ministre d’Irlande du Nord.

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«Quelques détails à régler»

En l’absence de la publication du projet de loi, il est difficile de vérifier exactement la nature de la menace de Londres. George Eustice, le ministre de l’Agriculture – et à ce titre l’un des plus concernés par le sujet, le contrôle des produits agricoles étant au cœur du débat –, dément l’interprétation du Financial Times. «Nous entendons appliquer l’accord de retrait», promet-il. Il ajoute cependant, sibyllin: «Il reste quelques détails à régler.»

Cette nouvelle complication vient s’ajouter aux deux principaux points de blocage des négociations: la pêche et les règles de la concurrence. Sur le premier point, les Britanniques veulent retrouver le contrôle de leurs eaux, très utilisées par les pêcheurs européens. Sur le second point, les Européens craignent que les Britanniques ne procèdent à du dumping social ou environnemental après le Brexit, ou utilisent les aides d’Etat pour avantager leurs entreprises. Ils veulent donc imposer aux Britanniques un encadrement de leurs règles de concurrence.

Une solution semble cependant atteignable. Les Européens pourraient réduire leurs exigences sur la question de la concurrence, en échange de quoi les Britanniques pourraient donner un accès partiel à leurs eaux. Cette «zone d’atterrissage» est identifiée depuis plusieurs mois par les négociateurs, mais il reste maintenant aux politiciens à faire des compromis. La chorégraphie pour essayer d’y parvenir a débuté.