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Le Brexit et le risque du «pourrissement» européen

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a évoqué l’idée. Angela Merkel n’y est pas hostile. Emmanuel Macron pourrait se laisser convaincre. Ce mercredi, les Vingt-Sept discuteront d’un report long et flexible pour le divorce avec le Royaume-Uni. Avec de sacrés risques à la clé

Le sommet européen extraordinaire de ce mercredi à Bruxelles ne sera pas la seule réunion décisive pour statuer sur le délai à accorder, ou non, à Theresa May pour parvenir enfin à un accord de retrait de l’UE acceptable par les députés britanniques. Juste avant de se rendre vers 17h au Juste-Lipse, le bâtiment du Conseil qui fait face à celui de la Commission, plusieurs dirigeants européens se réuniront autour du premier ministre belge, Charles Michel.

Leur point commun? Etre tous en première ligne frontalière et commerciale. Seront présents la France, le Danemark, la Suède, les Pays-Bas, l’Irlande, et bien sûr la Belgique. L’Allemagne, conviée, ne pourra pas être représentée car Angela Merkel sera au Bundestag. Au menu? L’inventaire des mesures prises par tous ces partenaires économiques du Royaume-Uni pour un éventuel «No Deal», un divorce sans accord toujours susceptible d’intervenir au 12 avril, nouvelle date butoir fixée pour remplacer celle du 29 mars initialement prévue, deux ans pile après l’activation de l’article 50 de retrait par Londres. Les 27 Etats-membres de l’Union européenne en avaient décidé ainsi lors de leur sommet du 21 mars, au cas où Theresa May ne serait pas en mesure de leur proposer d’ici là un accord crédible et validé par le parlement de Westminster. Or c’est à nouveau le cas.

Sauf que depuis quelques jours, une nouvelle hypothèse a surgi, à la fois synonyme d’apaisement et de risques supplémentaires: celle d’un sursis britannique pouvant aller jusqu’à un an, proposé par le président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk, dans sa lettre d’invitation au sommet. Un scénario combattu jusque-là par la France mais que Paris pourrait accepter sur l’insistance de Berlin. La chancelière allemande l’a jugé «possible» lorsqu’elle a reçu hier Theresa May. Et Emmanuel Macron, pourtant tenant d’une ligne dure, ne l’a pas rejeté lorsqu’il a retrouvé mardi soir dans la foulée à l’Elysée, la locataire du 10 Downing Street.

Entre brexiters et remainers, la colère gronde

Sur le papier, Theresa May n’a pas sollicité cette «flextention» aujourd’hui sur la table des vingt-sept. Sa demande est pour l’heure identique à celle présentée lors du précédent sommet bruxellois du 21 mars… et refusée à l’unanimité par ses pairs (qui lui avaient consenti, au maximum, un délai jusqu’au 22 mai en cas d’accord en vue): l’obtention d’un délai jusqu’au 30 juin. Seule différence: la première ministre britannique s’est engagée, pour respecter les traités, à organiser si besoin des élections européennes le 23 mai, ce qui confine presque à l’absurde et promet d’aboutir à une campagne électorale de toutes les divisions au Royaume-Uni, vu le niveau de colère mutuel des brexiters, furieux de cette sortie impossible, et des remainers qui rêvent de voir Londres réintégrer l’UE.

Seulement voilà: personne, à Bruxelles, ne la croit capable d’obtenir dans les prochaines semaines un accord avec l’opposition, et de le faire voter par une majorité de députés. D’où l’idée d’en cesser avec les ultimatums improductifs et d’accorder un report long – jusqu’en mars 2020, soit trois ans après l’activation de l’article 50 – qui permettrait aux Britanniques de finaliser un compromis. Sous deux conditions: la tenue du scrutin européen d’une part (les eurodéputés britanniques quitteraient Strasbourg en cours de mandat), et l’engagement de Londres à ne pas perturber d’ici là la bonne marche de l’Union qui a un grand besoin de tourner la page.

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L’importance de cette réunion suscitée par la Belgique est donc qu’elle va, avant le sommet européen de ce mercredi soir, mettre les pendules à l’heure en réunissant tous ceux qu’un «no deal» – un divorce sans accord négocié – affecterait le plus sur le plan économique. Le moment n’est-il pas venu, comme beaucoup le pensent en France, de tirer les conséquences brutales de l’enlisement du Royaume-Uni dans ses débats politiques nationaux, et d’assumer une rupture «désordonnée»? N’est-il pas plus dangereux, en cas de report flou, de courir le risque d’un «pourrissement» de l’UE? La thèse française est celle de l’exaspération. Theresa May n’a jusque-là rien obtenu de la Chambre des communes, qui a rejeté pour la troisième fois le 29 mars l’accord négocié avec l’Union. «Dire oui à un report au 30 juin dans ces conditions, c’est en réalité rouvrir ce dossier miné. Soyons cohérents», s’énerve un diplomate français.

Mon credo sera simple: Bruxelles nous vole le Brexit et le vote populaire du 23 juin 2016. Vous verrez: ce sera explosif

Nigel Farage, ancien leader du parti indépendantiste UKIP

La crainte de ce pourrissement est alimentée en plus par la perspective d’éventuelles élections européennes au Royaume-Uni. Les brexiters retrouveraient alors leur terrain politique favori en accusant l’UE de tous les maux, alors qu’ils ont menti sur les conséquences d’un divorce et sont incapables de l’assumer. «Mon credo sera simple: Bruxelles nous vole le Brexit et le vote populaire du 23 juin 2016. Vous verrez: ce sera explosif et cela va donner des munitions aux souverainistes européens», jubile l’ancien leader du parti indépendantiste UKIP, Nigel Farage. A moins, bien sûr, que les pro-UE l’emportent largement lors du scrutin et que cela provoque, alors, un recours à un second référendum. Une option que les diplomates allemands évoquent en coulisses régulièrement, persuadés qu’in fine… le gouvernement de Londres, sous la pression de l’opinion et compte tenu des divisions politiques, pourrait rester dans l’Union.

Le risque de ce report long est néanmoins majeur. Face à un Royaume-Uni incapable de décider d’une sortie ordonnée sur laquelle le peuple britannique a voté le 23 juin 2016 à 51,9% des suffrages, l’Union Européenne prendrait le risque, dans les prochains mois, de redevenir le bouc émissaire. Avec des conséquences économiques sur la confiance des investisseurs peut-être pires qu’en cas de «no deal» vue l’incertitude généralisée qui continuera de régner des deux côtés de la Manche. «Qui peut imaginer que le Royaume-Uni, après une telle crise, redevienne pour quelques mois encore un membre de l’Union que l’on traiterait comme un autre, ou qui accepterait, passif, d’avaliser les décisions prises par les autres? On est en pleine fiction. Et c’est Londres qui continue d’écrire le scénario», jugeait hier, dépité, un ancien haut fonctionnaire de la Commission. Réponse ce mercredi, sans doute tard dans la nuit.

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