Séparation

Le Brexit, un poison dans les urnes de l’UE

Les observateurs britanniques de l’Union européenne s’inquiètent ouvertement de l’impact à long terme du Brexit sur la cohésion communautaire, quelle que soit l’issue du scrutin du 26 mai

«Une élection presque fantôme, dans un climat d’apocalypse. Mais un danger qui ne va pas s’estomper»: l’ambassadeur européen qui nous dit cela préfère parler du Brexit à voix basse dans ce pub proche du parlement de Westminster où un échafaudage emmaillote «Big Ben» pour cause de travaux. Si irréaliste que cela puisse paraître, les bureaux électoraux seront ouverts jeudi au Royaume-Uni, pour envoyer au Parlement de Strasbourg 73 eurodéputés appelés, peut-être, à ne jamais y siéger.

Le même jour, les Néerlandais voteront eux aussi, suivis vendredi par l’Irlande et la République tchèque, tandis que les autres pays de l’UE se rendront aux urnes samedi ou dimanche. Quel effet le chaos du Brexit aura-t-il sur les votes? «A court terme, personne n’y comprend rien et la thèse de la mauvaise décision domine, poursuit notre interlocuteur. Une fois tournée la page du divorce, en revanche, la question va rester dans le débat communautaire: et si les Anglais avaient eu raison de quitter le navire en premier?»

Avertissements entre les lignes

Les avertissements se lisent entre les lignes, dans les rapports des centres d’étude spécialisés sur l’Europe comme le Centre for European Reform ou le European Council on Foreign Relations (ECFR), ou encore dans les prises de position du réseau universitaire The UK in a Changing Europe. En surface, tous continuent d’abord de douter de la capacité du gouvernement de Theresa May de faire enfin voter (ce sera la quatrième tentative) l’accord de retrait par la Chambre des communes début juin, comme la première ministre s’y est engagée. Le directeur de l’ECFR, Mark Leonard, évoque même la possibilité que le délai du 30 octobre 2019 imposé à Londres lors du sommet européen du 10 avril puisse ne pas être tenu.

Mais chacun y va aussi de son message à Bruxelles. Gare à ce qui se passera ensuite: «Le départ du Royaume-Uni risque de déclencher une forme de guerre culturelle au sein de l’UE, nous expliquait en février le professeur Anand Menon, animateur du réseau UK in a Changing Europe. Si le Brexit a lieu, les Britanniques en sortiront épuisés mais tout de même fiers que la démocratie ait été respectée. Le vote du 23 juin 2016 n’aura pas été trahi.» Alors qu’en France, une partie de l’opinion vit toujours comme une blessure l’adoption du Traité de Lisbonne en 2007, malgré le rejet du projet de Constitution européenne par référendum en mai 2005: «Le Brexit fera-t-il plus aimer l’Europe aux Européens? J’en doute», grince Mark Leonard, dont le centre ECFR tiendra son assemblée annuelle à Lisbonne, les 25 et 26 juin.

L’éditorialiste du Guardian Gary Younge est lui aussi dubitatif. Certes, écrit-il, «le Brexit propose une vision fantaisiste de l’avenir car notre souveraineté est limitée non par Bruxelles mais par le capital international. Mais la fantaisie politique, demain, sera oubliée.» Resteront les faits, les négociations commerciales futures, les éventuels coups bas: «La législature du Parlement européen qui s’ouvrira début juillet pour cinq ans sera influencée par ce qui se passera de l’autre côté de la Manche, reconnaît le député français Jean-Louis Bourlanges. On ne pourra pas faire comme si le Royaume-Uni n’existait plus.» Surtout si, avec le temps, la mémoire douloureuse du divorce s’estompe et que la cohésion revient côté britannique…

Scénario ubuesque

«Le Brexit aura instillé deux poisons, note une diplomate française. Le premier, c’est la leçon infligée aux politiciens pro-européens et aux élites. A l’image de Nigel Farage, les brexiters répéteront partout en Europe: vous voyez, c’est possible, nous l’avons fait! Le second poison est institutionnel. On voit bien que l’article 50, qu’un pays doit activer pour sortir de l’UE dans les deux ans, pose problème. L’obligation de tenir des élections européennes si les négociations s’éternisent est, elle, carrément absurde.»

Et Nigel Farage? Le chantre du Brexit, hier leader du UKIP et aujourd’hui du Parti du Brexit, est crédité de 30% des voix (contre 20% pour les travaillistes et 12% pour les conservateurs au pouvoir). Il risque d’envoyer près de trente eurodéputés europhobes à Strasbourg. Lesquels, une fois élus, pourraient de façon ubuesque refuser d’abandonner leur mandat même si le Royaume-Uni quitte l’UE… Ce scénario du chaos est peu probable. N’empêche. Il démontre que le virus du Brexit est redoutable. «L’idéologie d’une Union toujours plus étroite est grièvement blessée, déplore l’ex-eurodéputé britannique Andrew Duff, fédéraliste assumé. Après les mensonges éhontés des brexiters, regagner la confiance des électeurs sera très dur partout.»

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