Et si le rêve français ressemblait à ça? Des alignements de pavillons de deux étages, tous semblables, surgis des champs il y a à peine deux ans, avec une pelouse de chaque côté et, devant le garage, une voiture petite mais souvent rutilante. «Ici, ce sont surtout des jeunes couples qui veulent un bout de jardin avec une balançoire, explique Francine Roudeau, agente immobilière à Brie-Comte-Robert. Dès qu’ils ont 3000 euros (environ 4500 francs) dans leur foyer, les gens veulent s’installer ici.»

Avec ses 14 000 habitants, Brie-Comte-Robert, dernier appendice de la mégapole parisienne avant la pleine campagne, offre un précipité sociologique de la France contemporaine: outre les zones de lotissements, elle a son centre médiéval, sa haute bourgeoisie répartie le long d’une petite avenue, son quartier sensible, de petits HLM appelés Les Chaperons.

Paradoxe bien français, la ville, dirigée depuis trente ans par un maire socialiste, a voté Sarkozy à 58% en 2007. Son cas permet de comprendre pourquoi, malgré la crise, des réformes embrouillées et la personnalité caractérielle du président, entre un tiers et 40% des Français continuent de le soutenir.

Yann, cuisinier de 34 ans, est un jeune propriétaire de pavillon qui se lève tôt pour aller travailler et, sans être riche, gagne trop d’argent pour avoir droit aux aides sociales. En 2007, il a voté pour Nicolas Sarkozy parce que ce dernier était «le seul à avoir un discours» et qu’il était «le plus en phase avec la réalité», notamment sur les questions de sécurité.

Aujourd’hui, son attitude oscille entre cynisme et indulgence: «De toute façon, les politiciens ne peuvent pas mettre en place les mesures pour lesquelles ils ont été élus.» Ce dimanche, pour les élections régionales, il s’abstiendra. Mais cela ne devrait pas l’empêcher de revoter Sarkozy en 2012, même s’il «faudra voir ce que Villepin aura à dire». Le Parti socialiste, avec ses propositions dignes de «l’école maternelle», lui apparaît en revanche comme une «immense blague».

Louise, cinquantenaire blonde qui vient d’ouvrir son restaurant, a bénéficié de la politique gouvernementale, notamment la baisse de la TVA à 5,5%, ou l’assouplissement des heures supplémentaires. Mais les réformes la laissent sur sa faim: «J’ai embauché deux chômeurs de plus de 50 ans. J’aurais dû bénéficier d’une exonération de charges pendant neuf mois, mais Pôle emploi m’a dit que j’aurais dû faire la demande avant de les engager. Ils pondent des lois tout le temps, mais il y a toujours quelque chose qui ne va pas.» Nicolas Sarkozy échappe pourtant à ses critiques: «On ne peut pas lui en vouloir à lui, parce qu’il ne peut pas tout gérer. Il n’est pas au courant.» Ce week-end, elle ira voter pour l’UMP, le parti présidentiel.

Francine Roudeau, l’agente immobilière, a aussi expérimenté concrètement les bénéfices et les ratés de la méthode Sarkozy. D’un côté, des cadeaux inespérés, comme le dispositif Scellier, qui permet aux acheteurs d’un logement de retrancher l’équivalent de 54 000 francs de leur revenu imposable. De l’autre, des aides à la location supprimées sans crier gare, la veille de Noël. «Est-ce qu’on en a entendu parler aux infos? Non. Quand un dispositif disparaît, personne n’est au courant.»

Elle s’abstiendra dimanche, mais se dit tout de même «contente» de Nicolas Sarkozy: «Un président qui se déplace par monts et par vaux, matin et soir, pour se faire engueuler, c’est extrêmement courageux.»

En fait, c’est peut-être aux Chaperons, le quartier HLM, que l’on trouve les opposants les plus déterminés au chef de l’Etat. Sur un transformateur, on trouve des tags insultant les «batar de l’elisée» [sic] ou «Sarko et toute sa clique». Andy et Semba, deux adolescents noirs, n’ont pourtant qu’une revendication modeste: qu’on mette enfin des filets aux buts du terrain de football qui jouxte le quartier. Car le stade communal, tout à côté, leur est interdit par de hautes barrières: «On ne peut pas y aller, dit Semba, sinon ils appellent la police.»