Trois attentats islamistes et un attentat islamophobe en trois mois, faisant au total 36 morts; un incendie géant, faisant 79 morts et disparus, qui met en exergue les poches de pauvreté de Londres; une première ministre zombie, qui ne doit sa survie politique qu’au soutien implicite d’un parti nord-irlandais aux opinions homophobes; des négociations sur le Brexit qui paraissent chaque jour plus compliquées et ne font que commencer. Un an jour pour jour après le vote des Britanniques en faveur d’une sortie de l’Union européenne, le 23 juin 2016, le Royaume-Uni semble se trouver au bord de la crise de nerfs collective.

Certitudes ébranlées

Bien sûr, ces différents événements ne sont pas corrélés. Le terrorisme touche toute l’Europe et le feu de la tour Grenfell aurait pu survenir n’importe quand. Mais le pays traverse une étrange période, qui ébranle soudain ses certitudes. Impressionnant retournement de situation.

En janvier, Theresa May, triomphante, annonçait d’un ton martial la marche à suivre: le Brexit serait dur, et le Royaume-Uni se tournerait vers le grand large, laissant derrière lui une UE à la traîne. Face aux attentats sur le «continent», l’efficacité des services de renseignement britanniques était célébrée, et la première ministre laissait planer la menace: elle pourrait ne plus partager les informations de ses services si les Européens se montraient récalcitrants dans les négociations du Brexit. De toute façon, la tolérance des Britanniques permettait une coexistence relativement harmonieuse entre les communautés. Quant aux conséquences sociales de sept années d’austérité, elles n’étaient presque pas débattues.

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Retour à la réalité

Ce conte de fées est entré en violente collision avec la réalité. Difficile de parler d’une «humeur» pour une ville de huit millions d’habitants comme Londres, mais la colère gronde. Après l’attentat du London Bridge, les riverains laissaient échapper leur ras-le-bol face à l’islamisme. Après l’attentat près de la mosquée de Finsbury Park, la population musulmane était furieuse de la stigmatisation dont elle s’estime victime. Sur place, beaucoup de témoins s’en prenaient de façon virulente à la BBC et à Sky News, chaînes d’information continue considérées comme fautives.

A la tour Grenfell, on a frôlé l’émeute. Face à l’incapacité des autorités locales à reloger les victimes, les habitants sont descendus en masse à la mairie. Pour nombre d’entre eux, l’affaire est entendue, ils sont victimes de discrimination sociale: s’ils avaient été riches, le revêtement de la tour, installé l’an dernier, aurait été ignifuge et n’aurait pas aidé à propager le feu.

Les Européens semblent plus unis que jamais

Dans ce contexte lourd, le Brexit donne soudain une impression de descente aux enfers. Un an après le vote, les Européens semblent plus unis que jamais. Les Britanniques, eux, ont un gouvernement profondément divisé. La perte de la majorité absolue de Theresa May à la Chambre des communes, lors des élections législatives du 8 juin, a libéré la parole de ses opposants au sein de son parti.

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Son propre chancelier de l’Echiquier, Philip Hammond, a fait mardi un discours la défiant à mots à peine couverts. «Quand les Britanniques ont voté en juin dernier, ils n’ont pas voté pour devenir plus pauvres et moins protégés», avertissait-il. L’homme appelle de ses vœux un futur accord avec l’UE qui soit «mutuellement bénéfique». En clair, il est contre le Brexit dur.

«Un bon début, mais pas une percée»

La complexité des discussions à venir entre Londres et Bruxelles est évidente à la lumière de la lenteur des Britanniques à se préparer. La première réunion officielle de la négociation ne s’est tenue que lundi. Ce jour-là, David Davis, le ministre du Brexit, a été forcé à sa première concession: il a accepté le calendrier de l’UE. La procédure de divorce et le sort des ressortissants européens vivant au Royaume-Uni seront négociés en premier, avant toute discussion sur un quelconque futur accord de libre-échange entre Londres et Bruxelles.

Jeudi soir, au Conseil européen, Theresa May a présenté sa première proposition: tous les ressortissants européens présents depuis cinq ans au Royaume-Uni auront un droit de résidence permanente. C’est «en dessous de nos attentes», a répliqué Donald Tusk, le président de la Commission européenne. «Un bon début, mais pas une percée», a ajouté Angela Merkel, la chancelière allemande. L’UE souhaite que la Cour européenne de justice tranche les éventuels différends dans ce domaine; Londres souhaite que la compétence revienne aux tribunaux britanniques.

Procédure législative ardue

La procédure législative du Brexit s’annonce également ardue. En annonçant son programme législatif cette semaine, le gouvernement a révélé qu’il préparait pas moins de huit lois différentes: une pour rapatrier l’ensemble des lois européennes dans le droit britannique afin de maintenir dans un premier temps le statu quo, une autre pour préparer le terrain à un système de barrières douanières indépendantes, une autre encore pour pouvoir passer de futurs accords de libre-échange avec le reste du monde. Il faut démêler quarante-quatre ans de législations passées depuis l’accession du Royaume-Uni à l’ensemble européen en 1973.

Sérieux coup de frein

Avec une large majorité parlementaire, le travail s’annonçait complexe. Mais dans le contexte politique actuel, le travail d’équilibriste devient extrêmement difficile pour Theresa May. Celle-ci n’a que 318 députés alors que la majorité absolue est à 326. Elle doit composer avec les «Brexiteurs» les plus radicaux, mais aussi avec ceux qui souhaitent rester dans le marché unique, comme Philip Hammond ou les conservateurs d’Ecosse.

Quant à l’économie, solide il y a un an, elle subit également un sérieux coup de frein. La croissance au premier trimestre a été la plus faible des pays du G7, à 0,2%. La livre sterling reste en retrait de 15% par rapport à la veille du référendum, et l’inflation est plus forte que la hausse des salaires, réduisant le pouvoir d’achat des ménages.


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