Dans une semaine exactement, le 17 mars, la Maison-Blanche fêtera la Saint-Patrick, le saint patron irlandais. Ce jour-là, la famille McCartney comptera parmi les convives. Il y a peu, ces catholiques d'Irlande du Nord étaient inconnus de tous. Mais dans la nuit du 30 au 31 janvier, Robert McCartney, 33 ans, a été retrouvé poignardé dans une ruelle de Belfast par des électrons libres de l'organisation clandestine IRA (Armée républicaine irlandaise) après une altercation dans un pub devant 70 témoins. Depuis, ses cinq sœurs n'ont cessé de monter au front, mettant l'IRA et sa branche politique, le Sinn Féin, sous pression. Un battage médiatique qui leur ouvre les porte de la Maison-Blanche, l'année même où l'administration américaine a décidé de priver les leaders nord-irlandais d'invitation du fait du recul du processus de paix dans la province.

Après trois ans de blocage du processus de paix né de l'accord de paix du Vendredi Saint de 1998, le camp catholique est de plus en plus isolé. Ces derniers mois, plusieurs incidents graves ont émaillé le crédit des leaders du Sinn Féin, même si Gerry Adams et Martin McGuiness, ses deux poids lourds principaux, clament n'entretenir plus aucun lien avec l'IRA. Juste avant Noël, l'équivalent de 38 millions d'euros disparaissaient des coffres de la Northern Bank dans un cambriolage que la police a, depuis, attribué à l'IRA. Pire: en dépit de leurs dénégations, une autre enquête affirme même que les principaux dirigeants du Sinn Féin avaient connaissance du projet de hold-up et qu'ils pourraient même avoir donné leur feu vert.

Ces révélations ont largement écorné la marge de manœuvre de Gerry Adams auprès de Londres et Dublin, qui chapeautent le somnolent dialogue. Ceci alors que, depuis quelques mois, le gouvernement Blair avait déjà durci le ton et ne cesse de souligner que, pour lui, «IRA et Sinn Fein ne font qu'un» – ce que réfute Gerry Adams. Dès le 31 janvier, la pression a donc redoublé sur les épaules de ce dernier.

Deux hypothèses s'imposent alors à Londres: ou bien le leader catholique, ancien combattant de l'IRA, est dépassé par l'aile extrémiste de son camp et ne sait plus se poser en rassembleur ou bien il joue depuis le cessez-le-feu, il y a huit ans, un joli jeu de dupes avec Londres en ayant su s'imposer en principal interlocuteur catholique. Pour tordre le cou à ce second scénario tout en réaffirmant son hégémonie sur un camp tiraillé, Gerry Adams a multiplié les gestes politiques, ces derniers temps: suite à une enquête interne, le Sinn Féin avait annoncé l'expulsion de ses rangs de trois membres et la suspension de sept autres qui pourraient être impliqués dans le meurtre du 31 janvier.

Mais ces gages de bonne volonté ont pris une tournure surprenante, mardi soir, lorsque l'IRA a carrément annoncé, dans un communiqué détaillant les circonstances de l'agression, avoir proposé à la famille de la victime de «passer par les armes deux de ses hommes impliqués dans le meurtre». L'IRA affirme même avoir communiqué à la famille une liste des personnes coupables. Provocation ou authentique signe de bonne volonté? Désir de renouer le dialogue ou preuve d'une vaste désorganisation au sein du camp catholique?

La proposition a en tout cas eu le don de relancer la spéculation sur l'unité catholique. Martin McGuiness, un ancien chef de l'IRA passé numéro deux du Sinn Féin, affirme lui-même être surpris et fait valoir que «si des gens avaient été abattus, ça aurait été une erreur énorme». Plus généralement, ce communiqué a déclenché une consternation unanime sur la scène politique britannique, hors Sinn Fein. Hier, devant le parlement, Tony Blair a dénoncé cette proposition qui «défie l'entendement». Paul Murphy, son ministre pour la question nord-irlandaise, qui ne cache pas sa frustration depuis plusieurs semaines, a pour sa part martelé que «toute sanction doit venir d'un tribunal, d'une manière conforme à la loi. Il n'y a pas de place pour la justice arbitraire ou pour la peine capitale dans ce pays». La famille de la victime s'est, enfin, farouchement opposée à toute idée de représailles.

Pour Gerry Adams, qui a face à lui un leader protestant ultra en la personne du révérend Iain Paisley qui se frotte les mains, la question du leadership est bel et bien posée. Certes, des sondages indiquent que la popularité du Sinn Féin auprès de ses électeurs semblerait ne pas souffrir des derniers rebondissements. Mais d'autres montrent parallèlement que le gros de l'opinion publique nord-irlandaise soutient par exemple la demande de «justice» des sœurs de Robert McCartney.

Sous pression, Gerry Adams s'est fait fort de durcir le ton, le week-end dernier, au congrès annuel de son parti, exigeant que les membres de son mouvement mêlés à cette affaire se conduisent «en hommes» et prennent leur responsabilité devant la justice. Mais du côté protestant comme au sein de l'administration Blair, ceux qui doutent de la sincérité de son engagement augmentent. En outre, Gerry Adams n'est pas le seul à courir un risque politique: à quelques semaines des élections prévues en mai, Tony Blair a gros à perdre si la situation nord-irlandaise venait à dégénérer. Lui qui s'était fait fort d'avoir arraché l'accord de paix du Vendredi Saint, en 1998, moins d'un an après être arrivé au pouvoir.