«Aujourd'hui, j'annonce que je suis candidat à la direction du Parti travailliste et pour mener un gouvernement.» Après dix ans d'attente, Gordon Brown peut enfin laisser libre court à son ambition. Le chancelier de l'Echiquier britannique, l'éternel numéro deux, est désormais à quelques semaines de devenir premier ministre du Royaume-Uni. Il aura fallu attendre moins de vingt-quatre heures après l'annonce du retrait de Tony Blair le 27 juin (LT du 11.5.07) pour qu'il lance officiellement sa campagne.

Gordon Brown est l'immense favori pour se faire élire par les travaillistes (les électeurs sont les membres du parti, les membres des syndicats et les députés). Deux autres candidats de la gauche du Labour veulent l'affronter, mais ils n'arrivent pas à s'entendre sur leur désistement mutuel, et ils ne sont même pas certains d'obtenir les 45 soutiens de députés nécessaires pour se présenter.

Quel genre de premier ministre sera Gordon Brown? Il y a ceux qui affirment qu'il est plus à gauche que Tony Blair. Mais le chancelier a coupé court vendredi à cette idée, reprenant à son compte le terme de New Labour (nouveaux travaillistes). Gordon Brown en est d'ailleurs le co-architecte: c'est avec lui que Tony Blair - avec qui il partageait son bureau quand il était député - a réformé le Parti travailliste. C'est lui encore qui est derrière l'indépendance de la Banque d'Angleterre. Même en politique internationale, sur laquelle il s'est peu exprimé, les différences avec son prédécesseur sont difficiles à voir: il est instinctivement pro-américain, par exemple. Le soutien officiel, hier, de Tony Blair à Gordon Brown - même s'il n'est pas enthousiaste - confirme que les deux hommes suivent la même ligne de pensée.

La différence sera ailleurs, dans le style. Si Tony Blair est le spin (faire tourner une histoire pour mieux la présenter), Gordon Brown est l'anti-spin. Le premier a délivré jeudi un discours sensible, émouvant, vibrant. Le second a récité hier son texte à toute vitesse, le visage à moitié caché par le prompteur semi-transparent devant lui. L'un de ses principaux discours politiques restera ainsi entaché par une faute technique de communication digne d'un débutant.

Le chancelier de l'Echiquier a tendance à être ennuyeux et technique, mais il a décidé d'en faire sa force. «Je n'ai jamais cru que la présentation pouvait être un substitut au contenu. La politique n'est pas une affaire de célébrité.» Il s'agit bien sûr d'une pique contre Tony Blair, mais aussi contre David Cameron, le jeune et sympathique nouveau leader des conservateurs, qui a jusqu'à présent évité d'être trop précis sur les détails de ses politiques.

Au contraire, Gordon Brown a fait hier une véritable déclaration de foi politique. Parlant de son père, pasteur protestant, il affirme que ses valeurs viennent de là: «Je suis entré en politique par foi dans les gens et leur potentiel.»

Mais le futur leader britannique a de sérieuses difficultés à surmonter. Il a notamment un vrai problème d'image. L'Ecossais de 55 ans est suspecté d'être colérique, renfrogné et rancunier. Un ancien conseiller a même dit de lui qu'il était «staliniste». «Il n'aime pas déléguer et il n'est pas à l'aise hors de son cercle de proches conseillers, confirme Derek Scott, l'ancien conseiller économique de Tony Blair. La politique est toujours une affaire de tribu, mais Gordon Brown est particulièrement tribal.» Un diplomate occidental confirme: «Quand on va le voir, il écoute, puis il dit: merci et au revoir. Il est très difficile de savoir ce qu'il pense.»

Michael Fry, historien écossais, proche des nationalistes mais ami d'université de Gordon Brown, nuance cependant: «A l'université, il avait un énorme entourage d'amis. Chaque année, il organisait d'immenses fêtes du Nouvel An, à tel point que sa maison était remplie à ras bord. Mais c'est vrai que pour la politique, il avait un tout petit cercle de fidèles. Ceux-ci devaient faire preuve d'une loyauté à toute épreuve. Il y a du Dr. Jekyll et Mr. Hyde chez lui.»

Enfin, même si Gordon Brown réussit à échapper à son problème d'image, il fait face à une deuxième difficulté de taille: comment, après dix années en charge de l'économie, peut-il donner l'impression qu'il apporte un renouveau? Il est possible qu'il annonce une série de grandes réformes à son arrivée au pouvoir, mais il reste pour l'instant muet sur ses projets précis. Seul indice donné hier, mais toujours sur le style: il devrait élargir son gouvernement à de nouveaux visages, plus jeunes. Sauf le sien, bien sûr.