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Bruce Aylward: «La fin de l’épidémie d’Ebola d’ici à six mois»

Coordinateur de la lutte contre Ebola à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Canadien Bruce Aylward espère la fin de l’épidémie d’ici à six mois. Mais il met en garde contre tout triomphalisme prématuré. Les Etats membres de l’OMS, réunis cette semaine à Genève, doivent tirer les leçons de la crise et réformer l’organisation qui a été décriée

Coordinateur de la lutte contre Ebolaà l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Canadien Bruce Aylward espère la fin de l’épidémie d’ici à six mois. Mais il met en garde contre tout triomphalisme prématuré. Les Etats membres de l’OMS, réunis cette semaine à Genève, doivent tirer les leçons de la crise et réformer l’organisation quia été décriée

Le Canadien Bruce Aylward est l’un des rares responsables de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à échapper à la critique dans la lutte contre Ebola. Auparavant en charge des opérations humanitaires et de l’éradication de la polio, il a repris en mains la riposte contre l’épidémie en septembre 2014, au plus fort de la crise.

Le Temps: Le 9 mai dernier, l’OMS a annoncé la fin de l’épidémie au Liberia. Voyez-vous le bout du tunnel?

Bruce Aylward: On peut certainement entrevoir la fin de cette épidémie. Mais pas aussi rapidement que les gens croient. Cela va encore prendre quatre, cinq ou six mois. Vous n’imaginez pas combien ce travail sera difficile. La Guinée et la Sierra Leone sont presque au même stade que l’était le Liberia en janvier dernier. Il aura fallu encore quatre mois de dur labeur pour remonter les dernières chaînes de transmission. La différence avec le Liberia est que nous sommes entrés dans la saison des pluies et que les routes vont bientôt être impraticables. En plus, la Guinée, le pays qui nous cause le plus de soucis, est en période électorale, avec un scrutin présidentiel prévu en octobre. Il y a déjà des manifestations et les élections risquent d’être contestées. Il ne faudrait pas que l’instabilité complique encore nos opérations.

Comment se fait-il que la Guinée est le pays le plus problématique, alors que c’est le premier à avoir pris l’épidémie à bras-le-corps?

– L’épidémie est presque terminée en Guinée forestière, la région d’où tout était parti. Les zones les plus touchées sont aujourd’hui plutôt sur la côte, pratiquement un autre pays. Il y a encore beaucoup de résistances. Je ne pense pas seulement aux attaques contre les équipes qui viennent ramasser les corps infectés et hautement contagieux. Le seul fait que des malades puissent encore mourir d’Ebola sans que leurs proches aient demandé de l’aide est un acte de résistance. Pour vaincre cette maladie, il faut changer des comportements ancestraux. Les gens ont toujours pris soin de leurs défunts. Ils finissent par s’adapter, mais cela prend du temps. La bonne nouvelle est que nous savons comment mettre fin à l’épidémie et que nous avons toujours presque 1000 personnes sur le terrain, dont la majorité en Guinée. Mais tout triomphalisme prématuré serait dévastateur.

C’est-à-dire?

– Dans deux semaines, par exemple, je n’aurai plus assez de fonds pour renouveler les équipes internationales en Sierra Leone. Nous avons un budget de 350 millions de dollars jusqu’à la fin de l’année pour venir à bout de l’épidémie. Il en manque 150 millions. Le financement chute encore plus vite que le nombre de cas. L’automne dernier, 800 cas étaient enregistrés par semaine dans les trois pays. Il y a dix jours, nous sommes descendus sous la barre des dix cas. Mais, pour moi, cela ne fait pas de différence. Auparavant, vous aviez deux cobras dans votre chambre à coucher. Il n’en reste plus qu’un. Il n’est pas encore temps de dormir sur ses deux oreilles. Ebola est une maladie terrifiante et aucun pays ne peut envisager de vivre avec.

Existe-t-il encore des risques de transmission en dehors d’Afrique?

– Ils ont diminué, mais ils sont encore bien réels. Cela tient au fait qu’il y a moins de virus en circulation. Nous connaissons presque toutes les chaînes de transmission. Enfin, les autres pays sont beaucoup mieux préparés. La semaine dernière, un volontaire italien, qui revenait de Sierra Leone, a été diagnostiqué positif. Cette personne s’était annoncée auprès des autorités et tout s’est déroulé selon un protocole bien précis.

Quand avez-vous personnellement réalisé l’ampleur de cette épidémie?

– Quand j’ai appris qu’il y avait Ebola en Afrique de l’Ouest, une première, j’ai demandé à être tenu au courant de l’évolution épidémique. J’étais alors occupé à l’éradication de la polio, par la situation en Syrie, en Centrafrique… Ce n’est qu’à la fin juin que j’ai réalisé que la situation était si mauvaise. L’épidémie durait déjà depuis plusieurs mois et touchait trois pays.

Comment se fait-il qu’il ait fallu encore attendre le 8 août pour que l’OMS déclare Ebola comme une urgence sanitaire de portée internationale?

– L’OMS n’est pas restée les bras croisés. Tous les ministres de la Santé d’Afrique de l’Ouest ont été convoqués à Accra en juin, puis Margaret Chan, la directrice de l’OMS, a vu les présidents de la Guinée, du Liberia et de Sierra Leone. En l’occurrence, la déclaration du mois d’août, même si c’était la chose à faire, a d’abord été contre-productive. Les autres pays avaient désormais le droit de mettre la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone en quarantaine, compliquant l’acheminement d’aide. Je me suis souvent demandé si l’histoire aurait été différente si cette déclaration était intervenue beaucoup plus tôt. Franchement, je ne crois pas.

Pourquoi?

– Parce que nous avions déjà plus de 250 personnes sur le terrain. Quand Ebola est arrivé par avion au Nigeria, le pays le plus peuplé de la région, puis aux Etats-Unis, le monde s’est enfin réveillé et l’ONU s’est mise en ordre de bataille. Il a fallu des mois pour rattraper le retard pris sur l’épidémie. Car le virus n’avait été détecté qu’en mars, presque quatre mois après les premiers cas. Voilà le problème fondamental. Vous pouvez passer à côté une fois, parce que la maladie était totalement nouvelle pour la région, mais pas une seconde fois, ni une troisième. Mais le monde n’est pas mieux préparé qu’il ne l’était avant l’épidémie d’Ebola.

Est-ce le sens des réformes engagées à l’OMS?

– Il faut mettre en place un réseau global de surveillance. On me rétorque qu’il faudra engager à tour de bras. Je pense que nous avons déjà deux milliards de surveillants: tous les parents qui s’inquiètent pour la santé de leurs enfants. Beaucoup ont des téléphones portables. Il n’y a jamais eu autant de capacité de communiquer un événement inhabituel. Le tout est de savoir comment collecter toutes ces informations. L’autre question est plus politique: est-ce que l’OMS, qui est une organisation intergouvernementale, peut s’appuyer sur d’autres sources que les Ministères de la santé, enclins à minimiser les problèmes sanitaires, par peur des conséquences économiques?

Attendez-vous des décisions concrètes lors cette Assemblée mondiale de la santé, qui s’ouvre ce lundi?

– Les Etats doivent renforcer la capacité de l’OMS à répondre aux urgences. Il n’y a pas seulement Ebola, mais aussi la Syrie, le Népal… Lorsqu’on interroge les gens frappés par les crises, leurs premiers besoins sont l’accès aux soins, avant la nourriture ou l’éducation. L’OMS ne doit plus être une agence de temps de paix, avec des experts qui conseillent les gouvernements en matière de santé. Je crois qu’il y a un consensus, même parmi les plus critiques contre l’OMS, que c’est notre mandat et que cela ne serait pas une bonne idée de confier ce travail à une autre organisation ou d’en créer une nouvelle. Certes, il faut des moyens, mais aussi un changement de culture. Un tiers du personnel, à Genève et dans le bureau régional africain, a été déployé à un moment ou à un autre en Afrique de l’Ouest. Cela montre que cette transition est possible.

«Il n’est pas encore temps de dormir sur ses deux oreilles»

Commandant en chef contre Ebola

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