Le nouveau président de la Gambie, Adama Barrow, élu le 1er décembre dernier, rêvait d’être intronisé jeudi devant un large public, rassemblé dans l’un des stades de Banjul, la capitale. Il a dû se contenter de prêter serment en tout petit comité, dans l’enceinte de l’ambassade gambienne de Dakar, au Sénégal. C’est que le chef de l’Etat sortant, le dictateur Yahya Jammeh, en fonction depuis plus de vingt ans, s’accroche à son poste. Il l’a prouvé une nouvelle fois cette semaine en interdisant la cérémonie d’investiture avant de décréter l’état d’urgence pour trois mois. Dans le pays comme dans toute la région, la tension est à son comble.

Les pressions diplomatiques ont atteint ces derniers jours un niveau sans précédent. La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao, 15 pays), ainsi que l’Union africaine (UA, 54 pays) ont exigé le départ de Yahya Jammeh. Un message colporté à Banjul par trois des dirigeants les plus éminents de la région, le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, l’ex-président du Ghana John Dramani Mahama et la présidente du Liberia et prix Nobel de la paix, Ellen Johnson Sirleaf. Mercredi soir, à quelques heures du moment prévu pour le transfert du pouvoir, le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, un proche du dictateur, a opéré une ultime tentative de médiation… mais sans succès.

Aux pressions diplomatiques s’ajoutent désormais des pressions militaires. Des troupes de la Cédéao, dirigées par un général sénégalais et composées de troupes sénégalaises et nigérianes, se sont positionnées le long de la frontière de la Gambie et se sont dites prêtes à la traverser dès qu’elles en recevraient l’ordre. Le Nigeria a par ailleurs annoncé avoir dépêché sur zone 200 membres de l’armée de l’air, ainsi que des avions «pour déjouer toutes les hostilités ou les manquements à la loi qui pourraient survenir». Le nouveau président ghanéen, Nana Afuko-Addo, a enfin donné son accord pour un éventuel déploiement de 205 militaires dans le cadre d’un mandat régional ouest-africain.

«Eviter une guerre civile»

Cette mobilisation massive vise différents objectifs, commente Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut (français) de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), en charge de l’Afrique. Elle cherche à «éviter une guerre civile» dans un pays enclavé dans le Sénégal, au sein d’une région connue pour son instabilité. Elle représente, pour une série de dirigeants situés dans l’orbite occidentale, un moyen de montrer un certain attachement à la démocratie. Et puis, «la Cédéao brille d’habitude par sa faiblesse». Face à un petit pays comme la Gambie, elle a l’occasion rare «de se comporter en puissance».

Il reste à savoir si un feu vert sera donné aux troupes sénégalaises et nigérianes massées à la frontière gambienne. La Cédéao s’est montrée prête à le fournir mais a souhaité renforcer sa légitimité en demandant l’assentiment du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), une requête qui a été acceptée à l’unanimité jeudi à New York. La prestation de serment d’Adama Barrow lui offre un autre atout-maître, puisqu’elle la rend désormais susceptible d’intervenir à la demande du président en titre de la Gambie.

L’issue de la crise va largement découler de la volonté de la Cédéao. Mais elle va aussi dépendre de la solidité de la dictature. Or, Yahya Jammeh a essuyé cette semaine de nombreuses défections, notamment celle de différents partisans de longue date. La vice-présidente Isatou Njie Saidy a ainsi démissionné mercredi, un jour après le ministre de la Santé Omar Sey, qui avait lui-même imité plusieurs autres membres en vue du gouvernement comme le ministre des Affaires étrangères, celui des Finances et celui de l’information.

Rôle capital de l’armée

L’armée s’apprête à jouer un rôle capital. Elle couve des allégeances diverses, certaines de ses troupes penchant vers le dictateur et d’autres vers le président élu. Mais son chef suprême, le général Ousman Badjie, a trahi une tendance forte en son sein, en assurant mercredi qu’il n’ordonnerait pas à ses hommes de résister en cas d’intervention des troupes africaines. «Nous n’allons pas nous impliquer militairement. Ceci est une dispute politique», a-t-il expliqué à des ressortissants étrangers. «S’ils entrent, nous ferons comme ça», a-t-il poursuivi, en levant les mains en l’air en signe de reddition. «Je ne vais pas engager mes soldats dans un combat stupide. J’aime mes hommes.»