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Brûler le Coran est «irresponsable»

Le projet d’un groupuscule de chrétiens fondamentalistes provoque un flot de condamnations. Si elle était mise en œuvre, cette initiative pourrait engendrer de graves tensions entre les pays occidentaux et islamiques

Le suspense est à son comble, et la tension palpable dans le monde entier. Les membres de l’Eglise Dove World Outreach Center (DWOC), un groupuscule de chrétiens fondamentalistes, vont-ils brûler samedi quelque 200 exemplaires du Coran à l’occasion du 9e anniversaire des attentats du 11 septembre, au risque de déclencher de graves violences dans les pays musulmans? Annoncée en juillet, cette initiative, qui devrait avoir lieu à Gainesville en Floride vers 18 heures (minuit suisse), a suscité une cascade de réactions inquiètes. Les condamnations affluent de toutes parts depuis plusieurs jours, des Etats-Unis à l’Indonésie, en passant par la France, l’Allemagne, le Danemark, la Grande-Bretagne, le Vatican, le Maroc, l’Egypte, Israël, l’Irak, l’Iran, l’Inde, etc. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, est également intervenu.

Religion «diabolique»

Mercredi, le pasteur Terry Jones, qui dirige le DWOC, semblait toujours déterminé à passer à l’acte. En début de semaine, il déclarait à CNN: «Nous pensons que le message que nous essayons de faire passer est bien plus important que le fait que des gens soient offensés. Nous croyons qu’on ne peut pas reculer devant les dangers de l’islam.» Cependant, dans une interview parue jeudi dans le quotidien USA Today, il a laissé entendre qu’il pourrait revoir ses plans s’il était contacté par les autorités américaines. Cette possibilité faisait hier l’objet de discussions au sein de l’administration.

Terry Jones, qui amalgame volontiers terrorisme et islam, est convaincu que cette religion est «diabolique». En brûlant des exemplaires du Coran, il dit vouloir envoyer «un avertissement à l’islam radical» et rendre hommage aux victimes du 11 septembre. L’autodafé ne peut pas être interdit, car la Constitution américaine garantit la liberté d’expression.

L’idée de ce groupe fondamentaliste, qui compte une cinquantaine de membres, serait sans doute passée inaperçue il y a quelques mois. Mais elle intervient au moment où la polémique concernant le projet de construction d’un centre islamique et d’une mosquée non loin de Ground Zero fait rage. De plus, les musulmans vont célébrer la fin du ramadan autour du 10 septembre. Terry Jones a ainsi obtenu une visibilité inespérée, gênante pour les autorités américaines qui s’inquiètent de la montée d’un sentiment islamophobe au sein de la population.

Jeudi, le président Barack Obama a dénoncé dans une interview «un geste destructeur» et «complètement contraire aux valeurs de l’Amérique», qui met en danger les troupes présentes en Irak et en Afghanistan et représente «une aubaine de recrutement pour Al-Qaida». Il faisait ainsi écho aux inquiétudes exprimées mardi par le général américain David Petraeus, commandant des forces internationales en Afghanistan, et par le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen. Le Département d’Etat a adressé une mise en garde aux citoyens des Etats-Unis voyageant dans le monde. Interpol a aussi lancé une «alerte globale» à ses 188 pays membres, évoquant la possibilité d’«attaques violentes» et d’une «menace terroriste» si Terry Jones mettait son projet à exécution.

Les craintes de Barack Obama semblent justifiées. L’Université Al-Azhar du Caire, une autorité dans le monde sunnite, prévient dans un communiqué que, si elle est mise en œuvre, l’initiative de Terry Jones «constituera une catastrophe pour les relations humaines, la coexistence et la paix entre les hommes, et provoquera des sentiments de colère dans le monde musulman». Un des principaux responsables de l’institution a même affirmé que ce projet risquait de «ruiner les relations de l’Amérique avec le monde musulman».

La position sereine des oulémas du Maroc, selon laquelle le projet de Terry Jones est une «initiative isolée, étrangère aux valeurs de la religion chrétienne», qui «ne portera pas atteinte à l’islam», paraît minoritaire au sein du monde musulman. L’Irak, l’Iran, l’Indonésie, la Malaisie craignent un regain de tensions entre les pays occidentaux et islamiques. On se souvient que la publication de caricatures de Mahomet dans un journal danois en 2005 avait provoqué l’indignation des musulmans dans le monde.

Les chrétiens qui vivent dans certains pays islamiques se montrent eux aussi préoccupés. L’Union des 20 000 églises protestantes d’Indonésie a écrit au président Barack Obama en lui demandant d’intervenir. L’évêque de Bandung, Johannes Maria Trilaksyanta Pujasumarta, a dénoncé un projet «irresponsable». Au Pakistan, l’archevêque de Lahore a lui aussi condamné les intentions de Terry Jones. Quant au Vatican, il a dénoncé «un geste de grave offense envers un livre considéré comme sacré par une communauté religieuse».

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