La rivalité entre Bruno Mégret, numéro deux du Front national, et son patron éclate une fois de plus au grand jour, et par journaux interposés. La rentrée n'est pas faite que, dans les colonnes du Parisien, Mégret se pose en contre-candidat de Mme Le Pen aux élections européennes de juin prochain.

Par décision de justice, Jean-Marie Le Pen est en effet inéligible pour deux ans (à moins qu'il ne l'emporte en cassation); il a donc désigné son épouse, Jany, pour le remplacer, en tête de liste, en prenant exemple sur des hommes comme… Bruno Mégret (Vitrolles), ou Jean-Marie Le Chevallier (Toulon) qui, sanctionnés eux aussi par la justice, ont désigné leurs épouses comme ersatz, l'un à la mairie de Vitrolles, l'autre à la députation. Bien que Mme Le Pen, dans les colonnes de France-Soir, fin juillet, ait en quelque sorte refusé d'obtempérer, le président du FN, dans une interview accordée au Temps, confirmait, début août, sa décision.

C'est contre cet oukase que Bruno Mégret s'insurge: «Lorsque le chef est empêché, c'est son second qui le supplée», affirme-t-il d'autorité, en estimant que ce choix «n'est pas une bonne idée». S'il n'obtient pas satisfaction, ajoute-t-il, il recourra aux instances du Front.

Cette querelle est doublement révélatrice du jeu qui se joue à l'extrême droite française. Au moins autant qu'une guerre des chefs, elle oppose deux légitimités. L'un, Le Pen, regarderait volontiers la sienne comme de droit divin, lui qui a créé et développé le mouvement. Libre à lui, donc, de désigner qui bon lui semble en tête de liste des européennes. L'autre, Mégret, s'arc-boute sur celle des instances du parti: cette caution formelle (à défaut d'être vraiment démocratique) servant ici de contre-pouvoir à celui du monarque Le Pen.

Symétrie des préoccupations

Mais cette querelle en public intéresse aussi en raison de la symétrie des préoccupations et des stratégies de la droite et de l'extrême droite. Au Front national, il y a ceux qui, tel Mégret, sont prêts à gommer (ou tout au moins à camoufler) la nature raciste et violemment xénophobe du parti – «Il n'y a ni racisme ni antisémitisme dans ce programme», martèle-t-il dans le Parisien – pour mieux réussir l'approche de la droite, voire la réconciliation avec elle. Un autre courant, dont Le Pen est le bruyant porte-parole, ne refuse pas l'indécence et la provocation du discours: les exemples abondent. Le Pen, qui a horreur de la droite classique, et hait son chef, Jacques Chirac, n'est pas forcément intéressé par une stratégie de rapprochement avec elle. Sinon pour la voir disparaître.

Parallèlement, dans la droite classique, il y a ceux qui – tels Soisson, Blanc, Millon et maintenant Madelin – déclinent sur des tons divers l'antienne de l'ouverture au Front et surtout à ses électeurs. Dernier geste en date: la réintégration, au sein du groupe Démocratie libérale, d'un président de région, Jacques Blanc. Provoquant une levée de boucliers, dont celle d'un honnête homme, le libéral Gilles de Robien, pour qui on a franchi là «la ligne de l'inacceptable»: ce dernier, maire d'Amiens, appartient à ceux pour qui toute complaisance à l'endroit du FN est une trahison de la tradition républicaine de la droite – instaurée et consolidée par Charles de Gaulle – et ne peut entraîner, à terme, que sa disparition.

Reste à savoir si la querelle Le Pen-Mégret n'est pas plus concertée qu'il paraît, l'addition des deux attitudes, in fine, permettant au FN de chasser sur ses propres terres et de mordre sur celles des autres.