Les usages diplomatiques enseignent que le pire n'est jamais sûr. Sauf peut-être dans les Balkans, où plusieurs foyers de crise viennent de s'allumer, ou de se rallumer simultanément (lire ci-dessous). Samedi soir, à Mostar, la «capitale» des nationalistes croates de Bosnie-Herzégovine, un congrès s'est prononcé pour la création d'une entité croate autonome provisoire, entraînant de facto l'éclatement de la Fédération croato-musulmane, l'une des deux entités de l'Etat unitaire issu des Accords de paix de Dayton en novembre 1995 – l'autre étant la Republika Srpska.

Cette nouvelle donne intervient quelques jours seulement après la mise en place du tout premier gouvernement non nationaliste à Sarajevo, où l'Alliance pour le changement (parti multiethnique) est enfin parvenue à mettre en place son équipe, après avoir remporté les élections législatives de novembre dernier. Le rapport de cause à effet est limpide: écarté de la scène politique nationale, le HDZ croate (nationaliste) a immédiatement tenu ses promesses de boycott des fragiles institutions unitaires. Ce revirement, au demeurant prévisible, remet fondamentalement en cause les Accords de Dayton. Placé devant le fait accompli, le haut représentant de la communauté internationale en Bosnie, l'Autrichien Wolfgang Petritsch, parle de mesure illégale: «L'autonomie autoproclamée des Croates de Bosnie-Herzégovine n'est rien d'autre qu'une fiction contraire au droit, propagée par une faction d'extrémistes au sein du HDZ.» Le Congrès de Mostar a fixé un ultimatum à la communauté internationale, lui donnant quinze jours pour réviser le code électoral dans le pays et pour réfléchir à l'organisation future de l'Etat en trois entités «ethniques» (serbe, musulmane et croate). La menace risque de saper les efforts des Occidentaux, qui s'échinent depuis plus de cinq ans à faire appliquer sur le terrain les Accords de Dayton, dotés d'une architecture institutionnelle particulièrement complexe.

Si Dayton a permis d'installer la paix, après trois ans et demi de conflit et plus de 200 000 morts, la viabilité de l'accord a toujours fait l'objet des interprétations les plus diverses. La communauté internationale – qui a déjà investi 5,1 milliards de dollars pour redresser le pays – s'accroche au texte comme à un évangile, alors même que sa pérennité est discutable. «Au Kosovo au moins, les choses sont claires. L'ONU y administre un véritable protectorat international. Mais ici, c'est le règne de la demi-mesure et des faux-semblants, constate le chef d'une organisation humanitaire en poste dans la capitale bosniaque. Les internationaux ont installé un semi-protectorat, garanti par la présence des 20 000 soldats de la SFOR (Force de stabilisation pilotée par l'OTAN, ndlr). Mais leur tâche est minée en permanence par le manque de collaboration des politiciens locaux, fidèles pour la plupart à leurs groupes ethniques respectifs. La réalité est que la République de Bosnie-Herzégovine, composée de deux entités, n'existe pas. Les deux parties ne se parlent pas, et au sein même d'une des deux entités, ce sont désormais les Croates qui refusent de parler à tous les autres.»

Cette fuite en avant était prévisible depuis la mort du président croate Franjo Tudjman en décembre 1999. Père du nationalisme croate moderne, l'homme de l'indépendance a poursuivi, durant les années 1990, l'objectif de réunir tous les Croates au sein d'une même patrie. Pendant ses années de règne, il n'a pas ménagé son aide aux séparatistes croates de Bosnie, qui ont maintenu, un temps, un Etat autonome autoproclamé, la République d'Herceg-Bosna. A l'époque, à Zagreb comme à Mostar, le fief des «ultras» croates d'Herzégovine, le HDZ tenait le haut du pavé et la frontière «internationale» entre la Croatie et l'Herzégovine croate relevait d'une plaisanterie. Même drapeau, même monnaie des deux côtés, il n'était question que d'une «Grande Croatie».

Mais la situation a radicalement changé au début de l'année dernière, avec l'accession à la présidence croate du modéré Stipe Mesic, suivie dans la foulée par la victoire des sociaux-démocrates au parlement. Soucieuse d'oublier au plus vite ses années d'isolement sur la scène internationale, la Croatie a immédiatement entamé son rapprochement avec l'Europe. Zagreb a notamment entrepris de collaborer activement avec le Tribunal pénal international. Il a également coupé les vivres aux nationalistes exaltés d'Herzégovine.

Paranoïa identitaire

Seuls aux mondes après le lâchage de Zagreb, les Croates de Bosnie – restés nationalistes en majorité – se sont aussitôt recroquevillés sur les décombres de leur rêve trahi de Grande Croatie. L'arrestation par Zagreb, il y a quelques semaines, d'un général croate, ancien «héros» de la guerre de libération de la Krajina à l'été 1995, les a confirmés dans leur dernière certitude: on ne peut plus faire confiance à personne. La proclamation d'autonomie à Mostar, samedi dernier, relève de cette paranoïa identitaire. Elle ne suffira pas à rallumer la guerre en Bosnie, mais elle est porteuse d'inquiétudes. Elle place en effet la communauté internationale devant le dilemme de l'impossible paix imposée dans l'Ohio en 1995. L'autre jour, l'influent éditorialiste américain Thomas Friedman proposait d'en rester là avec le casse-tête de Dayton, et de fusionner les parties serbe et croate de Bosnie avec leurs Etats «de tutelle». Un ballon d'essai?