C'est une bavure qui fait du bruit. L'interpellation humiliante d'un journaliste de Libération, samedi, dans une banale affaire de diffamation, a suscité lundi des explications embarrassées au plus haut niveau de l'Etat.

Face au tollé déclenché par cette affaire - même le très officiel Figaro a dénoncé «une dérive [...] incompatible avec un Etat de droit» -, les ministres concernées, Michèle Alliot-Marie (Intérieur) et Rachida Dati (Justice), ont défendu la régularité de la procédure. Mais une enquête administrative a été ouverte, et Nicolas Sarkozy a demandé une procédure pénale «plus respectueuse des droits et de la dignité des personnes».

A cause d'un internaute

A l'origine de l'affaire, on trouve un personnage truculent, Xavier Niel, fondateur et stratège du fournisseur d'accès à Internet Free. Après avoir fait ses débuts dans le minitel rose, un ordinateur primitif qui offrait des services de messagerie érotique, il a été condamné l'an dernier pour avoir encaissé en liquide les gains provenant d'une boîte de strip-tease.

Sur le site de Libération, un internaute s'était étonné de la faiblesse de la peine infligée - deux ans de prison avec sursis et 250000 euros d'amende. «Xavier Niel a déposé plainte contre X, il y a eu des commissions rogatoires pour vérifier qui était le directeur de publication de Libération», explique une source judiciaire.

C'est ensuite que les choses se gâtent. Le directeur de publication à l'époque des faits, Vittorio de Filippis, est convoqué trois fois pour s'expliquer. Selon Libération, le courrier ne lui serait jamais parvenu, peut-être à la suite d'une erreur d'adressage. La juge d'instruction finit par perdre patience. Vendredi matin, à 6h45, la police vient chercher le journaliste à son domicile, le trouve très agité, le menotte «pour des raisons de sécurité», l'embarque, lui fait subir par deux fois une inspection anale, avant de le faire poireauter plusieurs heures au dépôt du Palais de justice de Paris. «C'est une procédure qui a lieu tous les jours», précise-t-on au palais.

L'ennui est que la détention aurait été assortie de propos désobligeants - «vous êtes pire que certaines racailles» - et que cet épisode s'inscrit dans un contexte de pressions contre les médias. Depuis trois ans, les perquisitions dans les rédactions se sont multipliées.

Vieux travers

Fin 2007, l'investigateur Guillaume Dasquié avait passé quarante-huit heures en garde à vue pour avoir publié des documents confidentiels sur le réseau Al-Qaida. Au menu: arrestation au petit matin, inspection de son anatomie intime - pour déceler des médicaments interdits, paraît-il - et menace de passer deux ans en détention préventive. «Mais les policiers étaient très courtois», précise-t-il.

Ce n'est pas toujours le cas, surtout quand le suspect est banlieusard ou étranger. L'interpellation du journaliste de Libération rappelle de vieux travers du système judiciaire français: procédure inquisitoire, juges hautains, policiers qui insultent, usage abusif de la force et de la détention provisoire. «Notre confrère a été traité comme de nombreux citoyens, victimes du zèle de certains fonctionnaires de police et de quelques magistrats qui estiment que rendre la justice, c'est d'abord humilier les gens», a déclaré lundi l'association de la presse judiciaire.

Mais cette analyse ne fait pas l'unanimité: le syndicat de policiers Alliance a estimé hier que le journaliste avait été interpellé «dans la plus totale transparence et dans le respect des lois et des règles de déontologie de la République».