A chacun ses souvenirs. A chacun sa peur de retrouver, ces prochaines semaines, une Europe fracassée par son incapacité à réagir comme cela fut le cas durant la «décennie affreuse» 1991-2001: celle de la désintégration de l’ex-Yougoslavie et de la guerre dans les Balkans, à quelques centaines de kilomètres de Vienne. A chacun, surtout, ce doute qui ronge les esprits et transforme chaque discussion sur la Russie en moment d’incompréhension diplomatique et géopolitique: «Pourquoi nous n’avons pas voulu croire à l’attaque de Vladimir Poutine? s’interroge devant nous un diplomate, à l’ouverture du sommet des chefs d’Etat ou de gouvernement qui devait durer tard dans la nuit. Pourquoi nos ambassades n’ont pas perçu ce danger imminent? Avons-nous été aveugles? A quoi servent nos ambassades?»

Devant le bâtiment Europa du Conseil européen, tout en verre, le portrait de Vladimir Poutine semble presque se dessiner. Le président russe est là, omniprésent dans toutes les têtes, du QG de l’OTAN à celui de l’UE. «Il restera comme l’homme qui a ramené la guerre sur le continent européen. Une guerre nourrie par des fantasmes hérités d’un autre âge: celui de l’ex-URSS et de la guerre froide», fulmine notre interlocuteur.

Fantômes

A chacun ses souvenirs. Et à chacun son scénario. L’Union européenne n’a pas fini d’évacuer ses fantômes. La plaie des Balkans, cible potentielle de la surenchère nationaliste de Poutine – toujours très écouté en Serbie – reste si vive que tout le monde y pense. Avec comme conséquence de faire soudain disparaître les débats qui, jusqu’à ces derniers jours, occupaient les Vingt-Sept. La «souveraineté» européenne défendue par Emmanuel Macron, président en titre du Conseil de l’UE, est désormais oubliée, presque rangée au rang des concepts mort-nés. Signe de la nouvelle ère inaugurée par l’entrée des chars russes en Ukraine et par les tirs de missiles sur plusieurs villes de ce pays, c’est au siège de l’OTAN, l’Alliance atlantique dominée par les Etats-Unis – qui réunit ce vendredi après-midi en visioconférence les chefs d’Etat ou de gouvernement de ses 30 pays membres – que la présidente de la Commission Ursula von der Leyen et le président du Conseil (l’instance représentative des Vingt-Sept) se sont rendus pour tenir une conférence de presse commune.

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La «boussole stratégique» qui devait dominer les discussions pour définir les futurs axes d’une défense européenne autonome des Etats Unis semble s’être évaporée. La guerre est de retour, mais personne, parmi les hauts fonctionnaires des institutions communautaires, n’ose encore la nommer. Les dirigeants de l’UE, arrivés à Bruxelles à partir de 17h, savent que le monde de Vladimir Poutine vient de se refermer sur eux. «C’est une tentative de déplacer par la violence les frontières en Europe, voire peut-être de rayer un pays entier de la carte mondiale [...] Nous vivons le début d’une guerre comme il n’y en a pas eu depuis plus de 75 ans en Europe» a averti, sur un ton funèbre, le chancelier allemand Olaf Scholz.

Anticiper

Le pire, ils le savent, serait de ne pas agir à la hauteur des enjeux. Et surtout de ne pas anticiper les prochaines initiatives du président russe. L’Union européenne est exposée. Elle consomme des quantités colossales de gaz russe. Les réserves gazières de l’Allemagne sont au plus bas, la rendant encore plus vulnérable. Les banques européennes sont lourdement impliquées sur le territoire russe. Les oligarques du Kremlin nourrissent quantité d’institutions financières des pays de l’UE.

La guerre dans les Balkans opposait les ex-Yougoslaves entre eux, sans grandes conséquences économiques. La guerre en Géorgie de l’été 2008, interrompue par le cessez-le-feu négocié par Nicolas Sarkozy, avait laissé croire que Vladimir Poutine pouvait encore entendre raison. L’annexion de la Crimée, en 2014, avait pris l’Union par surprise, au lendemain de l’une des plus graves crises financières de son histoire. Mais cette fois, répondre est indispensable. «Je me souviens de ce qu’a dit une fois Angela Merkel, au sortir d’une réunion de l’ex-«format Normandie» (Allemagne, France, Ukraine, Russie) lors de la négociation des défunts accords de Minsk, révèle un ambassadeur. La chancelière allemande s’est retournée vers nous et a confié: «Je ne comprends plus Poutine. Il s’enferme dans une logique qui n’est plus la nôtre.»

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Or, comment négocier si la logique n’est plus, lorsqu’on est une organisation basée sur le droit, les règles, les normes construites patiemment au fil des décennies? Après le sommet européen de la nuit, le nouveau train de sanctions commerciales et financières communautaires devra être passé par la trame des juristes. L’Europe veut riposter, mais elle se sait ligotée. «L’attaque contre l’Ukraine marque deux bouleversements majeurs pour l’UE, poursuit notre interlocuteur. Elle montre que Poutine est prêt à tout. Et elle montre que la Russie, cette présumée grande puissance, ne respecte plus rien. Dans les deux cas, nous ne sommes pas équipés pour riposter à ça.»

Unité

Un mot revient alors. Toujours le même dans les moments de crise. L’«unité». Le conflit des Balkans puis celui pour la «libération» du Kosovo, mené de mars à juin 1999 sous la houlette de l’OTAN et avec l’appui de ses bombardiers, ont montré combien l’UE pouvait se fissurer. Or, l’arme de Poutine est connue: celle des minorités russophones, transformées souvent malgré elles en instrument de division et en ressort de propagande par le Kremlin. Les cartes de l’Union européenne, version 2022, parlent d’elles-mêmes. Elles sont étalées sur le bureau de la cellule Russie, dans l’immeuble du Service européen d’action extérieure, cette diplomatie dirigée par l’Espagnol Josep Borrell, dont chaque crise repose la question de l’utilité, aux côtés des diplomaties nationales. Minorités russophones des pays baltes, population russe de l’enclave de Kaliningrad… Et si demain, le syndrome du grand troc territorial frappait quelques-uns des 27 membres de l’Union? La Hongrie, qui ne cesse de réclamer le retour des territoires peuplés de minorités hongroises dont elle est privée depuis le traité du Trianon de juin 1920 est pointée du doigt. Des élections législatives s’y tiendront le 3 avril. Idem en Slovénie le 24 avril, jour du second tour de la présidentielle française. Qu’adviendra-t-il des gouvernements de Viktor Orban et de Janez Jansa, autre chef de gouvernement admirateur de l’homme fort du Kremlin? Et qu’attendre, au second semestre 2022, de la présidence tournante assumée par la République tchèque, ce pays dirigé jusqu’en 2021 par l’oligarque pro-russe Andrej Babis?

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Tous alliés face à la Russie? Oui, au premier jour des hostilités. Les crises, entend-on d’ordinaire à Bruxelles, renforcent à chaque fois l’intégration européenne. Hier, que ce soit au QG de l’OTAN ou dans les institutions communautaires, personne ne se risquait à un tel pronostic.