Autodétermination

Bruxelles atteint par le «malaise» espagnol

Les dirigeants européens répètent qu’une Catalogne indépendante sortirait de l’UE et de l’euro. Mais au sein des institutions communautaires, la stratégie répressive des autorités espagnoles suscite le scepticisme

Amadeu Altafaj résume, à lui seul, le malaise ressenti par les institutions européennes à propos du référendum de dimanche en Catalogne. Pendant plus de dix ans, au cœur de la crise de l’euro, ce natif de Barcelone était l’un des porte-parole les plus en vue de la Commission européenne. Collaborateur du commissaire finlandais Olli Rehn – alors chargé des Affaires économiques et négociateur en chef des plans de sauvetage de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal… et de l’Espagne (qui déclina l’offre) –, cet ancien journaliste du quotidien très anti-indépendantiste El Mundo, né en 1968, avait l’un des meilleurs carnets d’adresses médiatiques de Bruxelles.

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Virage radical

Virage radical en 2015: l’ex-communicant devient, à la surprise générale, représentant permanent de la «Généralité» de Catalogne dans la capitale de l’UE. «Amadeu connaît tous les recoins de la commission et du parlement. Il sait comment nous parler. Il trouve toujours les phrases pour nuancer la cause indépendantiste», s’énerve un eurocrate. Tandis qu’en face, les autorités espagnoles patinent: «Même s’il agit dans le cadre de la loi, le gouvernement espagnol gère très mal cette situation. Dépêcher la Guardia civil pour procéder à des arrestations envoie un signal très négatif», confirmait ces jours-ci à l’ATS, sous couvert d’anonymat, un diplomate européen.

Que dire? Que faire? Comment réagir et comment dissocier, surtout, la réponse sur les principes des jugements sur les circonstances, depuis que Mariano Rajoy et les autorités de Madrid ont choisi de resserrer sur la Catalogne l’étau judiciaire et policier, au risque d’entraîner dimanche des violences, y compris entre forces de l’ordre régionales et nationales?

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Un risque de vide

Côté principe, une seule ligne est entonnée: «La Catalogne sortira de l’Union et de l’euro si elle déclare son indépendance. Et son éventuelle réintégration ne pourra avoir lieu qu’après un accord unanime des Etats membres, ce qui sera de facto impossible compte tenu du veto espagnol», a répété, à l’issue de sa visite à l’Elysée le 22 septembre, le président du Parlement européen Antonio Tajani.

Et d’ajouter: «N’importe quelle action contre la Constitution d’un Etat membre place l’entité concernée en dehors du cadre légal de l’UE.» Soit. Un précipice s’ouvrirait donc, alors qu’en Suisse le canton du Jura est demeuré formellement dans la Confédération entre sa scission avec Berne et l’approbation populaire de la création du canton, en septembre 1978.

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est pas seulement une notion juridique. C’est de la politique. Tout peut très vite changer

Jean-Claude Juncker est particulièrement visé. Le 19 septembre, l’ancien premier ministre luxembourgeois – un Grand-Duché de 500 000 habitants devenu indépendant en 1867 après avoir été français, néerlandais et belge – a cru clore le débat en déclarant: «Nous avons toujours dit que, en la matière, nous allions suivre, en les respectant, les arrêts de la Cour constitutionnelle et du parlement espagnol.» Problème: le même Juncker avait évoqué la possible indépendance de l’Ecosse après le Brexit britannique.

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«Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est pas seulement une notion juridique. C’est de la politique. Tout peut très vite changer», explique un porte-parole du groupe des Verts au Parlement européen, au sein duquel siègent les trois eurodéputés catalans élus en 2014. «Vous vous souvenez de la Slovénie en décembre 1991? complète, à Paris, une source catalane. Trois jours après une résolution très prudente du Parlement européen, l’Allemagne franchissait unilatéralement le pas.»

Le précédent kosovar

Une autre équation complique la donne: celle du premier ministre espagnol Mariano Rajoy, absent ce vendredi du sommet numérique de Tallinn, en Estonie. Diplomates allemands et français auraient fait savoir à ce dernier qu’une déclaration commune avec Emmanuel Macron et Angela Merkel était envisageable pour redire le droit communautaire et calmer les ardeurs catalanes. Refus brutal. Comme si, depuis le veto espagnol à l’indépendance du Kosovo proclamée en 2008 (que Madrid n’a jamais reconnu), le dialogue entre Madrid et ses pairs était devenu impossible sur ce sujet.

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«L’Europe a besoin que le dialogue reprenne entre Barcelone et Madrid nous confiait récemment l’ancien président du Conseil italien Enrico Letta. Il n’y a pas d’autre possibilité.»

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