Dès aujourd'hui, l'Italie va présider aux destinées de l'Union européenne. Elle prend les rênes pour six mois seulement – c'est la loi de la présidence tournante en Europe – et beaucoup à Bruxelles s'inquiètent de voir l'Union passer entre les mains de Silvio Berlusconi. «Ça va être un semestre glamour, ironise un fonctionnaire italien. Il veut faire adhérer la Russie et Israël et supprimer la Commission européenne!» Mais si la presse européenne se déchaîne, Bruxelles attend le président du Conseil italien avec pragmatisme. Officiellement, tout va pour le mieux. La Commission se réjouit de travailler avec l'Italie «comme avec toute présidence», de manière «très proche, presque très intime», assure sans sourciller le porte-parole de Romano Prodi. Le président de la Commission a pourtant multiplié les échanges acerbes par voie de presse avec son ancien adversaire politique durant tout le mois de mai.

Les diplomates des Quinze, eux, sont plus explicites sur ce redoux entre Bruxelles et Rome dicté par les circonstances: «Il faudra faire avec, soupire l'un d'eux. Au moins, il ne sera pas là pour toujours. Nous laissons aux Italiens le bénéfice du doute, ce qui est quand même assez généreux, en l'occurrence.» Il se dit néanmoins prêt à tout, s'agissant de Silvio Berlusconi: «Il est imprévisible et on peut s'attendre à des surprises.»

Intérêt général ou particularisme italien?

Tous se souviennent de Caceres, lieu d'une réunion en Espagne de ministres européens des Affaires étrangères, où, début 2002, Silvio Berlusconi avait fait les cornes au ministre espagnol Josep Piqué. Ils n'ont pas oublié non plus ses propos sur la gastronomie finlandaise destinés à défendre l'installation à Rome de l'Agence européenne sur la sécurité alimentaire. «On ne peut pas mettre ça en Finlande; les Finlandais ne savent même pas ce qu'est le jambon de Parme», avait dit, de mémoire de diplomate, le président du Conseil italien, laissant pantois ses interlocuteurs.

Au-delà de l'anecdote, certains craignent de voir les intérêts particuliers de l'Italie l'emporter sur le devoir – implicite mais réel – de toute présidence de l'Union d'œuvrer pour l'intérêt général: «L'Italie a pris quelques positions en flèche durant les derniers jours de la présidence grecque, par exemple sur les quotas laitiers, rappelle une représentante d'un petit pays. C'est toujours très difficile à l'aube d'une présidence d'arriver avec des positions aussi tranchées. D'habitude, les pays cherchent plutôt à arrondir les angles.»

Bruxelles craint prosaïquement des problèmes logistiques, notamment dans l'organisation de la Conférence intergouvernementale qui doit parachever la Constitution européenne. «Pour l'instant, il n'y a rien et on se demande comment ça va se passer, s'étonne un diplomate. On a l'impression que Berlusconi veut contrôler beaucoup de choses depuis Rome et n'a guère l'habitude de déléguer.» Il y a plus «d'incertitudes que d'inquiétudes», s'efforce de rassurer le représentant d'un grand pays. L'homme est tout de même «un libéral», note-t-il, dans une Europe où cette «approche est prioritaire».