L’épreuve de force a recommencé depuis ce matin à Bruxelles pour Emmanuel Macron et Angela Merkel. Le président français et la chancelière allemande, malgré leurs désaccords, entendent toujours avoir le dernier mot sur les nominations des futurs responsables des institutions de l’UE (Commission, Conseil, Diplomatie de l’UE et Parlement), et en particulier sur le poste crucial de président de l’exécutif communautaire.

Las. Dès leur retour dans la capitale belge ce mardi matin, après s’être quittés la veille sur un constat de désaccord à la mi-journée, les dirigeants des pays de l’Est les plus intransigeants ont répété qu’ils ne céderaient pas. La principale revendication de ces Etats, emmenés par le premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, et par le premier ministre hongrois, Viktor Orban, est que la Commission européenne soit présidée par un conservateur, leur camp politique étant arrivé en tête des élections du 26 mai dernier. Un nom est arrivé toutefois dans la course dans la journée de lundi, et il pourrait permettre de dénouer l’écheveau: celui de la ministre de la défense allemande Ursula Von Der Leyen, francophone, considérée comme l’une des dauphines d’Angela Merkel et bien perçue à l’Est. C’est sur cette hypothèse que les 28 planchent, semble-t-il, en priorité.

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Une fracture politique béante

Les pays de l’Est du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie et République Tchèque) exigent en effet une personnalité mieux intentionnée à leur égard que le candidat socialiste pressenti depuis dimanche, le Néerlandais Frans Timmermans (vice-président sortant de la Commission). La Hongrie et la Pologne sont en conflit ouvert avec Bruxelles sur la question de l’Etat de droit, que les gouvernements en place brutalisent en essayant de faire main basse sur le pouvoir judiciaire.

Cette rébellion de la droite est-européenne est confortée par le malaise de l’ensemble des conservateurs du continent – à commencer par la CDU allemande – qui vivent mal l’élimination de leur candidat, le Bavarois Manfred Weber, envisagé pour le poste de président du Parlement européen (PE), un cas de figure qui pourrait être revu si Ursula Von Der Leyen arrive à la Commission. Le président du PE sera élu mercredi à Strasbourg, où les 51 eurodéputés ont ouvert ce mardi la première session de la législature. La fracture politique est donc béante au sein des Vingt-Huit, alors que les deux camps politiques qui ont le vent en poupe et ont le plus progressé lors du scrutin, les libéraux-centristes pro-Macron et les écologistes, se battent pour rebattre les cartes.

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Le président français est, sur ce plan, le plus exposé, car il a fait du renouvellement du personnel politique communautaire, sur la base de la compétence et de la défense de l’intérêt général, une priorité personnelle. Emmanuel Macron s’est aussi érigé comme le défenseur du «progressisme européen» face aux souverainistes et aux nationalistes obsédés par la question des migrations, qui ont les faveurs des gouvernements actuels en Pologne, en Hongrie et même en Italie. Il a enfin plaidé pour une parité stricte homme-femme pour les quatre postes.

Isolement français, incertitude allemande

Contrairement aux élections européennes, où les députés sont élus à l’issue d’une campagne avant tout nationale, la nomination des futurs responsables de l’Union est un exercice de compromis et de coalition, où le relatif isolement du locataire de l’Elysée (souvent accusé d’arrogance par ses pairs, et toujours tenté d’imposer des délais courts pour forcer la main des décideurs) peut in fine peser lourd.

L’autre victime potentielle de ces journées de sommet sans fin est pour l’heure Angela Merkel. La chancelière allemande se retrouve coincée entre la nécessité d’un axe franco-allemand et les exigences de son parti conservateur. La CDU, avec sa nouvelle présidente, Annegret Kramp-Karrenbauer, durcit le ton et veut montrer ses muscles dans l’espoir d’accéder à la chancellerie au plus vite.

Fragilisée par son état de santé, après les images dévastatrices de ses tremblements lors de visites officielles, Angela Merkel a échoué à défendre son candidat, Manfred Weber, et elle se retrouve aujourd’hui davantage en position de limiter les dégâts que de décider. D’où l’intérêt de l’arrivée dans ce jeu de nominations d’Ursula Von Der Leyen. Pour Macron et Merkel, qu’une différence d’âge de vingt-trois ans sépare, le constat de ces négociations interminables est de toute façon clair: le duo franco-allemand, même avec ses alliés traditionnels du Benelux, n’a plus la capacité d’imposer son agenda aux pays qui dépendent pourtant le plus de l’aide communautaire.

Le sommet de ce mardi, qui a démarré avec du retard, pourrait de nouveau s’éterniser cette nuit. Ce qui, si une solution ne dessine pas rapidement, confirmerait l’ampleur des fractures et des plaies politiques, difficiles à cicatriser au sein d’une Union si désunie.